Newsletter #8 : Harcèlement de rue, 5 techniques pour ne pas détourner le regard

Dans cette newsletter féministe de Culot,

tu apprendras des outils simples et efficaces pour apprendre à réagir face au harcèlement de rue. La formatrice Safiatou Mendy t’explique tout, dans le respect, l’intelligence et la bienveillance.

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Photo : Safiatou Mendy, lors de la soirée Stand Up contre le harcèlement de rue par Simone Media

Entretien avec Safiatou Mendy, "Stand Up!"

Safiatou Mendy est chargée de prévention chez En Avant Toutes, association de lutte contre les violences faites aux femmes, elle déploie aussi le projet “Stand Up” qui propose des formations pour apprendre à agir contre le harcèlement de rue. Si 81% des femmes en France (Ipsos, 2019) déclarent avoir été victimes de harcèlement sexuel dans les lieux publics, seulement 20% d’entre elles déclarent avoir reçu l’aide d’un.e témoin. Selon Safiatou Mendy, on ne réagit pas tant à cause de la peur, qu’à cause du fait qu’on ne sait pas comment faire. Or, des méthodes d’intervention simples existent. Tour d’horizon.

 

Quand on parle de harcèlement de rue, on entend immanquablement la phrase : “On ne peut plus draguer.” Pouvez-vous nous expliquer la différence entre la drague et le harcèlement de rue ?

C’est une question qu’on retrouve énormément en formation. Elle est pertinente car il y a un flou. Concrètement, la différence, c’est le consentement : la drague est consentie, le harcèlement ne l’est pas. Maintenant, c’est intéressant de se questionner sur ce flou parce que la notion même de “drague” est problématique. 

Il y a des études sur “Genre et Ville” qui démontrent que l’espace public est masculin. Dans une dynamique hétérosexuelle, le corps de la femme dans ce contexte urbain est considéré comme “disponible”. Il est à la disposition des regards, des commentaires, des validations, des appréciations. Plein de gens estiment qu’ils ont le droit de demander à une femme de sourire par exemple. On considère aussi que la femme est consentante dans l’espace public. Cela prend racine dans la construction des stéréotypes de genre.

En fait l’idée est de repenser la drague. Comment fait-on pour draguer de façon respectueuse, en considérant la possibilité que la personne qu’on aborde n’est pas forcément d’accord pour qu’on l’aborde ? On entend beaucoup parler de consentement, cette notion semble évidente pour beaucoup de monde, mais la vraie question à se poser est la manière dont on doit penser autour de cet amalgame qui est fait entre le harcèlement et la drague. C’est vraiment réfléchir à la manière dont on apprend les stéréotypes de genre, et surtout à la manière dont il faut les déconstruire. 

 

Car le harcèlement peut avoir des conséquences très lourdes pour les victimes…

Le harcèlement prend des formes très diverses : des regards, des compliments non sollicités, ça va jusqu’à l’agression sexuelle, l’exhibition ou la masturbation en public, il y a aussi le fait de toucher certaines parties du corps très précises et définies légalement [comme relevant d’une agression sexuelle, nldr] comme la poitrine, le sexe, les fesses, l’intérieur des cuisses et la bouche. Car en effet, un baiser volé est une agression sexuelle. 

Comme le harcèlement est varié, extrêmement répétitif et qu’il est fait dans une grande impunité, cela laisse des traumatismes. On a des femmes qui fondent en larmes en fin de formation. Quand on parle de harcèlement, on parle de quelque chose qui a des répercussions mentales, financières et sociales.

 

Le 3 août 2018 a été voté le délit d’outrage sexiste ou sexuel. Aujourd’hui, les personnes qui harcèlent risquent jusqu’à 750 euros d’amende. Selon vous,est-ce un progrès notable ou cette mesure ne va-t-elle pas assez loin ?

C’est un progrès notable car le fait de condamner, c’est dire aux personnes concernées, “ce que vous vivez n’est pas normal”. 90 % des personnes qui viennent à nos formations sont des femmes. La première chose qui revient, ce qu’on retrouve chez les victimes, c’est la culpabilité et la honte. C’est le fait de penser que si on se fait harceler c’est de sa faute. De penser qu’on a eu des comportements qui incitent, qu’on a porté des vêtements qui incitent, qu’on ne sait pas repérer un potentiel harceleur. Condamner le harcèlement, c’est dire à ces personnes : “Ça n’est pas normal et ça n’est pas de ta faute.

Maintenant, on répond avec cette loi à une situation d’urgence, dans le but de stopper et de punir. Par contre punir, si on ne donne pas les moyens à des associations d’intervenir dans des groupes scolaires pour déconstruire des stéréotypes sexistes, ça n’a pas vraiment d’intérêt ou de sens. Il faudrait faire les deux en parallèle. On a une représentation mentale de “ce à quoi ressemble un harceleur”, alors que le vrai harceleur, c’est monsieur tout le monde. C’est aussi madame tout le monde parce qu’il y a aussi des femmes qui harcèlent même si c’est majoritairement des hommes. Ça n’est pas une question de race, de classe, de culture, c’est réellement systémique, donc c’est partout. 

 

Pourquoi est-ce si difficile pour les témoins de réagir ? 

On a très peu souvent le : “Ce n’est  pas mon problème.” On a trois réponses qui sont massivement données dans les formations quand on pose cette question. La première, c’est la peur de l’escalade de la violence, que l’agresseur se retourne contre soi. La deuxième, c’est le fait de ne pas savoir quoi faire. On est démuni, on n’a pas les outils alors on ne fait pas. La troisième, c’est le fait de ne pas être sûr.e. On en revient à la question de la drague et à l’amalgame qui est fait avec le harcèlement. On se pose des questions du genre : “Est-ce qu’ils se connaissent ? Est-ce que c’est vraiment du harcèlement ou est-ce que c’est moi qui en fait trop ?” Pour beaucoup, reconnaître une scène de harcèlement est compliqué. C’est pour ça que nous formons les équipes de sécurité dans des festivals ou dans des bars. 

La quatrième raison qui n’est pas citée spontanément en formation mais dont nous parlons, en tant que formatrices, c’est ce qu’on appelle “l’effet témoin”. C’est un biais assez connu, un phénomène collectif qu’on remarque dans le harcèlement mais aussi face à d’autres violences, c’est la dilution de la responsabilité dans un groupe. Par exemple, je suis en train d’assister à une scène violente, on est cinq, je vais supposer que quelqu’un va réagir à ma place. Ça n’est pas vraiment de la lâcheté, mais souvent on se dit : “Si les gens ne réagissent pas c’est qu’il y n’a probablement pas de problème.” Quand on a connaissance de ce biais-là on est moins sujet à le vivre. Avec Stand Up on essaye de sensibiliser massivement autour de ça.

 

*Ipsos – Sondage international sur le harcèlement sexuel dans l’espace public. Avril 2019

 

Un des enjeux principaux de vos formation est d’éduquer les témoins. Pour ça, vous enseignez “la technique des 5 D”. Pouvez-vous nous l’expliquer? 

C’est un moyen mnémotechnique. Ce sont cinq mots qui commencent tous par la lettre “D” et qui correspondent à cinq manières de réagir quand on est témoin d’une scène d’agression sexiste ou sexuelle dans l’espace public.

Le premier D, c’est “distraire”. C’est le D le plus discret et qui répond le plus à la problématique de la peur de l’escalade de la violence, au “je ne suis pas sûr.e.” Concrètement, c’est couper une scène de harcèlement en détournant l’attention. Ça peut être parler fort au téléphone, faire semblant de reconnaître la personne qui se fait harceler et lui adresser la parole, lui demander son chemin, lui demander l’heure, etc.

Le deuxième D, c’est “déléguer”. C’est aller chercher une figure d’autorité ou demander à une personne à côté de soi d’intervenir parce qu’on estime qu’on n’est pas légitime. Ça peut être un.e barman.aid, le.la vigile d’un bar, son.sa voisin.e de strapontin dans le métro, une personne dans la rue parce qu’on estime qu’elle est plus “outillée” que nous. Ça peut aussi être appeler la police mais dans ce cas, on fait attention au bien-être de la victime : il y a des personnes qui ne sont pas à l’aise avec les forces de l’ordre. En formation, on recommande d’appeler la police en cas de violences sexuelles et/ou physiques. Mais sinon, on suggère de trouver de l’aide autour de soi, aussi parce que ça sera plus rapide pour réagir. On trouvera toujours quelqu’un, car le pic du harcèlement en France est à 15h. À 15h, il y a toujours du monde dans les commerces, dans les transports. 

Le troisième D, c’est “documenter”. C’est créer des preuves. Ça va être filmer l’action, prendre des photos, prendre des enregistrements vocaux. La loi sur l’outrage sexiste est là mais il faut que le fait soit prouvé pour que la personne soit condamnée. C’est toute la difficulté de cette loi. Il faut penser à ajouter des éléments de contexte : dire la date et l’heure dans la vidéo, filmer la station de métro, ajouter ces éléments pour que ça ait du poids. Ensuite, il faut donner ça à la personne concernée. Il ne faut jamais décider par exemple, de diffuser sur les réseaux sociaux. Pour la personne qui vient de vivre une agression, ça serait un deuxième traumatisme, ça serait comme revivre la scène. Donc une fois les preuves en main, il faut les donner à la personne. Si elle s’en va trop vite, les effacer.

Le quatrième D, c’est “diriger”. C’est le plus engageant : il s’agit de s’adresser directement à la personne qui commet le harcèlement, en lui ordonnant d’arrêter. En formation, il y a plein de gens qui s’étonnent et qui craignent une escalade de la violence. Mais il ne faut pas oublier que les agresseurs agissent généralement dans l’impunité. Lorsqu’on dirige, les agresseurs sont surtout surpris, et ils ont honte. Ça dégénère rarement. Mais au cas où, on conseille de dire : “Vous êtes en train d’importuner cette femme arrêtez tout de suite”, et là on coupe avec le harceleur. On se tourne vers la victime, on lui demande si elle va bien. Comme ça, on coupe le fait de pouvoir entrer dans un débat, comme quoi il était “gentil”, qu’il n’a “pas compris”, etc. C’est dans ces débats-là que l’escalade de la violence est un risque. En réalité, il va très certainement s’énerver tout seul et partir. Ou alors, on peut diriger de loin, parler fort et dire : “Je vous vois !” par exemple. Là, les gens se retournent, le harceleur ou l’agresseur ne peut pas être violent puisque tout le monde le regarde. 

Et enfin le cinquième D : “dialoguer”. Ça veut dire, après coup, aller voir cette personne qui vient de vivre cette agression en lui demandant si elle va bien, créer de la connivence avec elle en lui montrant qu’on n’est pas d’accord avec ce qui vient de se passer, qu’on la soutient. Il faut être préparé.e à recevoir de la part de la victime une réponse qui ne va pas être agréable : elle va peut-être dire qu’elle n’a pas besoin d’aide et se retourner. Si ça arrive, il ne faut pas se dire qu’on ne dialoguera plus. En réalité, si elle fait ça, c’est parce qu’elle a honte, car c’est ce que crée le harcèlement. Parce qu’elle a eu peur, on est la première personne sur laquelle elle va pouvoir décharger la tension. Mais en réalité ça lui fait du bien. 

Surtout, quand on dialogue, il faut faire attention à la façon dont on va aborder la personne. Elle vient de se faire harceler, elle est en vigilance maximum, donc on ne la touche pas. On ne s’approche pas trop près et on n’insiste pas trop, pour faire en sorte de ne pas s’apparenter à un “deuxième harceleur”. 

Ces 5 D sont des réactions naturelles, instinctives au final. Il y a plein de gens qui auraient déjà ce réflexe, de se dire “je vais lui dire d’arrêter” mais qui ne se sentent pas légitimes et donc qui n’agissent pas. Le but de cette formation est que ça devienne un réflexe en donnant ces outils.

 

Quand vous faites les formations en milieu scolaire. Quelles sont les réactions des plus jeunes ? 

Les jeunes filles sont extrêmement réactives. Et ça s’explique facilement. On estime que le harcèlement commence à partir de 12 ans. Contrairement aux femmes, elles n’ont pas eu le temps de mettre en place les “stratégies d’évitement”. C’est une organisation qui dure une vie et qui se peaufine en fonction de là où on habite. Ça commence le matin devant son dressing, quand on se demande ce qu’on va porter selon la rue qu’on prend, selon si on prend un taxi ou le métro… Lorsqu’on parle de harcèlement, on parle d’une charge mentale qui ne commence pas dans l’espace public mais dans l’espace privé. Les filles se sentent encore très vulnérables, elles sont extrêmement réactives car extrêmement concernées, et ce qui est bien quand on leur parle, c’est qu’elles savent que ça n’est pas normal.

 

Quand vous parliez de l’impact financier du harcèlement de rue. Que vouliez-vous dire exactement ?

Ces stratégies d’évitement, justement, vont avoir un impact sur le budget. Ça va être refuser un travail de nuit par exemple. Ou choisir de rentrer en taxi le soir pour ne pas avoir à marcher seule. Or, le taxi, ça coûte cher. Ça va être aussi le fait de choisir un appartement à côté d’une station de métro, ou de choisir d’habiter dans des rues où il y a beaucoup de passage, du monde, du commerce, et donc payer un loyer plus cher pour se sentir en sécurité. La vie des personnes qui vivent le harcèlement dans l’espace public est vraiment agencée autour de ce harcèlement. C’est la spécificité de ces violences-là : tout tourne autour de ça.

De: Marie-Alix Détrie, le 30.07.2020
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