Newsletter #7 : Féministes, en marche aussi.

Dans cette newsletter féministe de Culot,

Marie-Alix Détrie part à la rencontre des journalistes, sociologues, historiennes et activistes pour comprendre la manière dont s’organise, en 2020, la “riposte féministe au gouvernement sexiste.”

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Photo à la Une : Léa Pascaud, Marseille Féministes, la marche du 10 juillet

Féministes, en marche aussi.

Comment faire reculer les violences sexistes et sexuelles faites aux femmes, alors même que le nouveau ministre de l’Intérieur et premier flic de France est visé par une procédure judiciaire pour viol, et que le ministre de la Justice a eu à plusieurs reprises des positions à l’encontre du mouvement #MeToo ? Les nombreuses actions mises en place par les associations féministes et/ou de défense des droits des femmes semblent indiquer que si le changement ne vient pas du gouvernement, c’est la société qui s’organise pour le provoquer. 

Le 7 juillet dernier, lendemain de l’annonce du nouveau gouvernement, la sphère féministe est en gueule de bois. Au ministère de l’Intérieur est nommé Gérald Darmanin, actuellement visé par une procédure judiciaire pour viol, harcèlement sexuel et abus de confiance pour des faits qui remonteraient à 2009. Le ministère de la Justice accueille quant à lui Eric Dupond-Moretti, qui s’exprimait publiquement sur BFMTV en 2018 à l’encontre de la loi pour outrage sexiste. Dans une moindre mesure, au ministère de l’Egalité femmes-hommes siège à présent Elisabeth Moreno, qui expliquait la même année dans un entretien qu’elle ne voulait pas d’un “climat de défiance où le sexisme met tout le monde mal à l’aise”, et que “les blagues à la machine à café sont très importantes”. Et enfin, à la Transition énergétique figure Barbara Pompili, une des rares femmes responsables politiques à avoir témoigné en faveur de Denis Baupin, lors du procès en diffamation que l’ancien vice-président de l’Assemblée nationale avait intenté contre Mediapart, France Inter, et les femmes qui l’avaient accusé de harcèlement et d’agressions sexuelles.

Lenaïg Bredoux, journaliste politique chez Mediapart depuis 10 ans et enquêtrice sur les violences sexistes et sexuelles, tombe des nues : ”Il y a toujours des surprises dans les changements de gouvernement. Mais là, l’accumulation de tout ça, même si chaque problème est différent avec des échelles de gravité différentes, c’est hallucinant. J’étais estomaquée.” 

Caroline de Haas, militante #NousToutes, elle, a “eu le souffle coupé. Et le lendemain, en arrivant au bureau, le niveau de sidération de mes collègues était palpable.” Mais une fois la sidération passée, vient la colère. Et, face à ce que les féministes entendent et voient comme “une déclaration de guerre aux droits de femmes”, germe la riposte, à toute vitesse.

Dans les heures qui suivent, la réponse se fait entendre. “FEMEN vient de recevoir les nouvelles du nouveau gouvernement français. […] Le message est bien reçu. Nous nous préparons. A très vite.” Le lendemain, elles brandissent leurs torses nus devant le Conseil des Ministres. Trois jours plus tard, le 10 juillet, les manifestant.e.s marchent dans une quarantaine de villes de France. “Bienvenue au ministère du viol”, “Violeurs en prison, pas au gouvernement”, “Un violeur à l’intérieur, un complice à la justice”, ces pancartes, brandies par un millier de personnes à Paris, six-cent à Bordeaux et cinq-cent à Lyon selon la Police, sont réunies suite à l’appel lancé par le collectif #NousToutes.

La riposte qui naît dans la rue, continue dans les semaines qui suivent sur la toile. Le 23 juillet, Mediapart publie une tribune  signée par 20 000 Français.es âgé.e.s de 13 à 25 ans, se définissant comme “la génération #MeToo”, coordonnée par #NousToutes, qui a aussi mis en place un dispositif d’interpellation des ministres pendant l’été. La nouvelle association Pourvoir féministe, un “laboratoire d’idées et d’actions pour repenser le champ politique selon des perspectives féministes” créé en juin, a saisi le parquet de Lille pour réveiller une autre affaire concernant Gérald Darmanin, classée sans suite en 2018 et ouverte à l’époque pour “abus de faiblesse”, et a récolté plus de dix-mille signatures pour en appeler à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), afin d’“alerter” sur une situation qui pose, selon sa présidente, Anaïs Leleux, un “réel conflit d’intérêts”.

Au-delà des réseaux féministes 

Caroline De Haas, militante #NousToutes, estime : “La nomination du gouvernement choque et dérange au-delà de nos réseaux féministes habituels. Quand on tweete sur un truc “de niche” ou minoritaire, on fait 100 ou 200 retweets. Là, mon tweet sur Dupond-Moretti a été aimé 15 000 fois et retweeté plus de 8 000.”

Depuis #Metoo en octobre 2017, la révolte féministe va crescendo. Et si les “Césars de la honte” ont eu un retentissement médiatique et provoqué des manifestations, “Là c’est plus fort” continue Caroline De Haas. “Le niveau de conscience monte dans la société.” En effet, cette porte-parole du féminisme français voit, cette fois, de nombreuses voix se mêler à la sienne – et la sphère politique n’est pas en reste. La sénatrice socialiste de l’Oise, Laurence Rossignol, affirme le 16 juillet sur Public Senat : “Gérald Darmanin n’est pas à sa place comme ministre de l’Intérieur.” Chez Les Républicains, Rachida Dati déplore dans une tribune publiée dans Le Monde qu’ “une suspicion de viol, de harcèlement et d’abus de confiance” ne soit pas considérée comme “un obstacle à diriger le pays.” La Présidente de la région Ile-de-France, Valérie Pécresse, parle quant à elle,  d’ “une marque de mépris pour toutes les victimes.” De la même manière, un collectif de 91 intellectuelles et militantes féministes de plus de 35 pays, dont Shirin Ebadi, Prix Nobel de la paix, et Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature, signent sur Le Monde une tribune expliquant pourquoi ces nominations marquent un virage antiféministe.

À l’international, ce choix interpelle aussi. Le Washington Post a publié une tribune de la militante Rokhaya Diallo, le New York Times a dédié un article à la controverse entourant cette nomination, l’Indian Express a relayé les manifestations ayant eu lieu au début du mois de juillet. Une réaction qui n’étonne pas Mathilde Larrère, historienne des révolutions et de la citoyenneté, qui, sur Twitter, recontextualise régulièrement les événements actuels et raconte des faits historiques pour ses abonné.e.s. Car au moment où elle découvre les noms des ministres, elle est “affligée. Je me suis dit, “ça n’est pas possible, c’est une faute politique trop grave, ils prennent un trop gros risque au vu du contexte actuel.”

En regardant le nouveau gouvernement, elle ne voit pas de volonté concrète de faire reculer le droit des femmes. “Ils ne voient même pas le problème. Et c’est là qu’on voit qu’ils sont dans la culture du viol. Si Blanquer était à la place de Darmanin à l’Intérieur, en soi ça ne changerait pas grand chose dans les faits, mais le message politique ne serait pas le même.” A ses yeux, “ce n’est pas la même chose que Trump ou Bolsonaro, ou alors en Hongrie, où les droits des femmes régressent. On n’en est pas à interdire des études de genre à l’université par exemple. Mais par le message renvoyé, ça participe au recul du droit des femmes.”

Macron et Darmanin, d’homme à homme

En 2017, Emmanuel Macron énonçait que la “grande cause” du quinquennat serait l’égalité femmes-hommes. Une promesse qui semble bien lointaine trois plus tard. Car en effet, demande à haute voix Caroline De Haas sur BFM TV le 10 juillet, “Est-ce qu’on peut imaginer un seul instant qu’un homme mis en cause pour un crime soit nommé ministre ? Le seul crime pour lequel on accepte ça c’est le viol, comme si le viol n’avait pas d’importance”. C’est sans mentionner le conflit d’intérêt : alors que la police enquête sur Gérald Darmanin, ce dernier devient “premier flic de France”.

Quand Emmanuel Macron s’exprime le 14 juillet au journal de France 2, il défend le ministre de l’Intérieur en mettant en avant son droit à la présomption d’innocence. “La présomption d’innocence c’est important, fondamental, garant d’une justice”, explique Lenaïg Bredoux. “Evidemment, il est présumé innocent. Mais s’arrêter là, c’est ne pas comprendre de quoi on parle, ou faire mine de ne pas comprendre. Et c’est rester enfermé dans le silo de la procédure judiciaire, comme si c’était la seule question.”

Le Président va plus loin encore, quand il dit, dans la même interview : “Il y a aussi une relation de confiance d’homme à homme”, en parlant de son nouveau ministre de l’Intérieur. Aux yeux de Lenaïg Bredoux, cette expression dit tout : “Elle dit l’entre soi, la minimisation des faits de la parole des femmes, de la parole des victimes. Elle dit que tout ça n’est pas si grave à leurs yeux.”

La riposte féministe, selon Lenaïg Bredoux, a des raisons très claires. “Quand les médias, les politiques, la société découvrent Adèle Haenel, Denis Baupin, Metoo, ils découvrent la loi du silence. Cette espèce de parcours du combattant, ou plutôt de combattante des victimes. Quand on sait le chemin de croix que c’est avant d’être entendue, d’être crue. Quand on sait que les victimes de féminicides ont porté plainte. Qu’elles ont poussé la porte du commissariat une fois, deux fois, trois fois, quatre fois avant même de poser plainte. Quand on sait que notre imaginaire regorge de ça. C’est donc toute une manière de voir les choses, la réalité qu’il faut interroger, bouger en nous. Et franchement, ils n’avaient personne d’autre à mettre, à l’Intérieur ou à la Justice ? On peut gloser pendant des heures sur Darmanin. A un moment vous choisissez d’envoyer un message politique. Dans le contexte dans lequel on est, le message, c’est la déclaration de guerre.” 

Vers un renversement de système ?

“Une journaliste m’avait demandé, trois mois après #metoo, si on pouvait parler d’une “révolution” féministe“, se remémore Mathilde Larrère, historienne des révolutions et des citoyennetés. “J’étais mitigée début 2018, car si l’essentiel du discours est centré sur les violences faites aux femmes alors que le vrai problème est global, on n’est pas dans le domaine révolutionnaire. Le propre du révolutionnaire, c’est de faire table rase, de renverser des systèmes.” Mais trois ans plus tard, au vu de la marche du 8 mars qui rassemble 60 000 personnes, de la réaction après les “Césars de la Honte”, des collages féministes qui se propagent à travers toute l’Europe, des luttes intersectionnelles, son avis change : “ça a dépassé la réaction spontanée et le moment de libération de la parole et d’écoute qui ont suivi l’affaire Weinstein. Maintenant ce sont toutes les dominations, qu’elles soient politiques, économiques ou culturelles, qui sont remises en question. Il y a un réel potentiel et une réelle dynamique révolutionnaire.” 

 

Aux yeux de l’historienne, la mobilisation des féministes à laquelle nous assistons aujourd’hui est inédite pour notre époque. En revanche la lutte n’est pas nouvelle. Elle rappelle, en effet, que la première fois que des femmes luttent contre des violences sexuelles au travail date de 1905, quand les ouvrières d’une usine de porcelaine de Limoges se soulevaient pour réclamer le renvoi de leur contremaitre, qui était un agresseur sexuel. Et à ses yeux, c’est certain : le rendez-vous du 10 juillet devant le Palais de Justice n’était pas uniquement pour l’affaire Darmanin. “C’était pour la question générale de la place de la femme dans la société et dans la famille. Egalité salariale, famille, couple… Les luttes sont les mêmes depuis toujours. Ce sont des combats globaux, ou totaux qui sortent à ces moments-là. On se souvient de la loi Veil pour l’IVG, on se souvient des Suffragettes pour le droit de vote des femmes. Mais dans la lutte pour le droit de vote ce qu’on oublie, c’est qu’il y avait déjà tous ces combats-là. Peut être que dans cinquante ans, une historienne parlera de ce mouvement que nous vivons, en disant “c’était la lutte des femmes contre les violences sexuelles”, mais nous, on sait que c’est bien plus large que ça.”

 

Au fil de ses enquêtes, Lenaïg Bredoux fait une constatation similaire : “On voit un mouvement féministe plus fort que ce qu’il n’était ces dernières années. Mais on voit aussi, dans un monde politique qui semblait avoir un peu bougé, des résistances immenses. Ce nouveau gouvernement en est la marque, de manière aussi claire que lors de la cérémonie des Césars.” Même s’ils sont centraux dans la réduction des violences faites aux femmes, ça n’est pas uniquement au ministère de la Justice ou de l’Intérieur d’agir. C’est aussi une question d’éducation, et de tous ministères confondus, car “la vérité, c’est que c’est un travail de titan, de faire bouger la société. Faire ce travail de titan c’est d’abord entendre le cauchemar dans lequel ont vécu ces victimes. Et tant qu’on ne fera pas vaciller la construction sexiste avec laquelle on grandit, on ne pourra pas faire durablement bouger les statistiques sur les violences sexistes et sexuelles.” Si la révolution aboutira ? Impossible à prévoir, selon Mathilde Larrère. Ce qui est sûr, dit-elle, c’est que “ça dépendra de la société. Et qu’on pourra dire que la révolution sera réussie, le jour où il n’y aura plus ces débats-là.” 

De: Marie-Alix Détrie, le 30.07.2020
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