Newsletter #6 : “Au delà de la pénétration”, avec Martin Page

Dans cette newsletter féministe de Culot,

Julia Siriex discute avec Martin Page, cet écrivain, illustrateur, éditeur qui n’a pas hésité, en 2018, à briser le tabou de la pénétration pour écrire un livre entier à ce sujet. Rencontre.

Si tu veux nous soutenir, abonne-toi à la newsletter féministe de Culot en laissant ton e-mail ici 🙂

“Il serait temps qu’on arrête de ricaner pour parler de sexualité”

Martin Page est auteur, illustrateur, écrivain, éditeur. Après avoir écrit des romans, des essais sur le véganisme et de la littérature jeunesse, il publie en 2018 Au-delà de la pénétration. Ce livre, si candide quand on se fie à sa couverture blanche et aux lettres de toutes les couleurs qui l‘habillent, n’en a pas moins fait une sortie tonitruante. Martin Page y interroge la place de la pénétration (pénis-vagin) dans les relations hétérosexuelles. Il était en direct dimanche 5 juillet sur le compte Instagram de Culot, ses réflexions s’invitent aujourd’hui dans votre boîte mail.

Tout d’abord, qu’est-ce qui vous a poussé à écrire un essai sur l’omniprésence de la pénétration dans nos scénarios sexuels ? 

Il y a une constante dans mes écrits : un certain goût pour la critique de la norme. J’aime bien l’idée de casser l’ambiance. Ecrire un livre sur le véganisme c’était déjà un bon moyen de le faire.  

Au départ, un livre sur la pénétration, c’était une sorte de provocation un peu gratuite, comme je suis plutôt pro-pénétration. Mais plus j’ai parlé à des femmes, plus j’ai vu que le sujet est immense et important, et plus ça m’a interrogé personnellement aussi. 

En creusant, j’ai compris que le sujet était super politique, que cela cachait beaucoup de douleurs et de non-dits. Je me suis fait attraper par le sujet, grâce, aussi, aux personnes avec qui j’ai parlé – essentiellement des femmes, merci à elles.

 

Vous avez d’abord édité votre livre chez Monstrograph, la maison d’édition créée avec votre compagne, Coline Pierré, et vous avez fait deux mille ventes en un mois. Bien plus que ce que vous n’aviez espéré…

Notre maison d’édition Monstrograph est là en dernier recours : on y publie les livres dont personne ne veut. A la base, un éditeur était très intéressé, puis ne m’a plus répondu. Avec Coline, on a décidé de l’éditer, un peu en désespoir de cause car on ne se rémunère pas du tout avec cette activité. 

Le premier tirage était seulement de deux-cents exemplaires,  parce qu’on s’est dit, “ça ne va intéresser personne, c’est un truc de niche.” Mais dès la sortie, des personnes comme Victoire Tuaillon (Les Couilles sur la Table), Jüne Pla (Jouissance Club) ou encore Maïa Mazaurette (Le sexe selon Maïa) en ont parlé sur leurs médiums, et ça a tout de suite explosé. Très rapidement nous avons été débordés, nous avons arrêté de le vendre et  passé le relais à un “vrai” éditeur.  

 

Et vous avez eu beaucoup de retours des lecteur.ice.s ?

C’est certainement le livre pour lequel j’ai eu le plus de retours. Par Instagram, par Facebook, par email. C’est bouleversant. Ça m’émeut, de voir qu’un livre peut être perçu comme un ami ou un allié. Beaucoup de femmes disaient “merci d’avoir écrit ce livre parce que je ne me sens plus anormale”, car on peut ne pas aimer la pénétration, ne pas l’aimer tout le temps, ou de temps en temps, sans que ça soit un drame. Il y a un papa qui a adoré le livre et qui a commandé trois autres exemplaires pour ses enfants adolescents ; Un homme qui s’est mis à se poser des questions qu’il ne se posait pas avant ; Des couples qui le lisaient ensemble au lit. J’ai eu deux ou trois insultes homophobes mais rien du tout comparé à ce que des femmes subissent en ligne. Ça ne s’est pas trop ressenti dans la presse généraliste, mais la réception du livre était assez magique. 

Il y a une chose qui nous a surpris avec Coline, c’était les factures. Pour beaucoup de commandes, l’adresse de facturation c’était des meufs, et l’adresse de réception c’était des mecs. Ça c’était drôle : au final, beaucoup de femmes l’achetaient pour leur compagnon !

C’est vrai que la pénétration est omniprésente dans nos scénarios sexuels. On parle même de “devoir conjugal”, et là on sait très bien que ça sous-entend la pénétration. Comme s’il ne pouvait pas y avoir de satisfaction, ou de sexualité autrement finalement… 

Il faut sortir du fameux triptyque “préliminaires – pénétration – éjaculation.” On parle de préliminaires, mais de préliminaires à quoi, en fait ? Il est temps qu’on se parle, qu’on se dise et qu’on affirme : une relation sexuelle, c’est ce qu’on veut. Ça peut être des caresses, des ébats. Lisez Jüne Pla (NDLR : “Jouissance club, une cartographie du plaisir”, 2020) pour ça, il y a beaucoup d’idées. 

C’est difficile, de renoncer à des choses qui pourraient nous exciter et qui sont liés à des schémas patriarcaux. Après, on peut être féministe et aimer les rapports de domination, on prend son plaisir comme on peut et comme on veut, tout ça est super complexe et je ne veux pas être normatif dans la critique de la norme. L’idée est simplement de dire qu’il serait temps de faire de la sexualité un sujet de conversation, dans les couples et hors des couples, et sans ricanement. Car ce qui tue le discours et la conversation sur la sexualité, c’est le jugement permanent, la comparaison, la compétition. Même dans un groupe d’amis, dans les couples, la pression sociale est toujours là – et c’est là qu’on voit la puissance dévastatrice de l’humour.   

Je pense qu’on ne choisit pas notre sexualité de notre temps, tout comme on ne choisit pas notre rapport à notre alimentation. Mais on peut déjà défricher, poser des jalons pour une sexualité future. Je veux dire, on ne résoudra pas tout maintenant, mais peut être qu’on résoudra des choses qui permettront à nos enfants, petits enfants, arrière-petits enfants, d’être moins prisonnier.e.s de ces normes. 

 

Car comme vous avez pu le constater dans les retours, il y a beaucoup de douleurs et de malaises liés à cette injonction à la pénétration.

Il y a beaucoup de gens qui sont malheureux dans leur sexualité. Surtout des femmes qui s’ennuient, qui ont des douleurs mais n’osent pas le dire, qui ne sont pas satisfaites. L’orgasme avec pénétration, pour les femmes c’est vraiment l’exception alors que tous les discours convergent autour de ça. Et on en est encore là, à cette compétition des orgasmes, à dire “je n’arrive pas à avoir un orgasme par pénétration donc j’ai un problème”. Il faut vraiment déconstruire cette idée-là. 

C’est une histoire de rapport de force, c’est une manière d’imposer un rapport de force d’un dominant sur une personne dominée. Le problème n’est pas la pénétration en soi, c’est le fait qu’elle ne soit pas questionnée. Quand on sait que seulement 20% des femmes ont un orgasme par pénétration (NDLR: étude menée par la chercheuse américaine Debby Herbenick, 2017). S’il y avait seulement 20% des mecs qui avaient un orgasme par pénétration, c’est évident que ça ne serait pas la norme ! On parlerait de masturbation mutuelle, on parlerait de beaucoup d’autres choses. Tout cela traduit un rapport de domination politique. 

Pour en revenir aux hommes, ça nous rendrait aussi service, ça serait une manière de détendre un peu les mecs et ça leur ferait du bien de penser qu’il n’y a pas que leur bite qui est une zone érogène. Il s’agit là de casser le statut, socialement construit, qu’un homme est insensible sauf de la bite. One  s’en sortira pas si on ne déconstruit pas ça. 

Et puis un médecin me disait, “à 60 ans tous les hommes deviennent impuissants”. Etant donné qu’on arrêtera tous de bander quand on sera vieux, c’est stupide de se focaliser sur une érection, autant explorer maintenant…

 

Cette pression touche aussi les hommes : c’est encore difficile pour un homme hétérosexuel de dire à des amis, ou à sa partenaire, qu’il aimerait se faire pénétrer. Alors que la stimulation prostatique est une grande source de plaisir et d’orgasmes.

Pour le coup la question de la pénétration des hommes hétérosexuels, c’est un très bon sujet pour casser l’ambiance à table ! Ça met tout le monde très mal à l’aise. Et c’est bien, de mettre les gens mal à l’aise. Car c’est là que l’on voit que la sexualité n’est pas une affaire de plaisir. Je disais dans mon livre “si la sexualité était une affaire de plaisir, les femmes seraient moins pénétrées et les hommes le seraient davantage.” Physiologiquement, ce sont les hommes qui ont la meilleure aptitude à avoir du plaisir par la pénétration, grâce à la prostate. Mais c’est encore très tabou.

Il y a tout un imaginaire homophobe et misogyne qui fait barrage et qui empêche d’aborder ces questions-là. C’est compliqué, je le vois aussi pour ma personne, je pense que mes idées sont plus avancées que mon corps. On s’est construits dans une société qui nous donne un corps d’homme hétérosexuel assez fermé, hermétique à beaucoup d’aventures, notamment la pénétration anale. 

Ce n’est pas une injonction que de pratiquer l’anal pour un homme. Simplement, parlons-en, faisons en sorte que ça soit un sujet possible qui ne fasse pas ricaner. 

 

Avez-vous des conseils pour des personnes qui aimeraient aborder le sujet de la sexualité non-pénétrative, ou au contraire, pénétrative sur les hommes hétérosexuels ?

Ça serait de convoquer des livres dans nos lits. On parle beaucoup de sex toys, mais on baise mieux avec des livres. On a besoin de penser pour bien baiser. Je dis livres mais ça peut aussi bien être des comptes Instagram, des comptes Twitter, des blogs féministes. On a besoin de pensées, de paroles, d‘idées pour bien baiser, pour évoluer dans notre manière de faire l’amour. De les lire ensemble, de les partager. En somme, on a besoin de lubrifiants et de livres. 

 

Avez-vous le projet de travailler à nouveau sur les questions de sexualités ? 

A priori non, parce que je ne suis pas du tout un spécialiste. Ce sujet m’est tombé dessus à un moment, ça m’a changé, ça m’a fait me poser des questions et c’est génial, mais je continue mon aventure d’écriture.

J’ai envie de trouver d’autres sujets qui vont casser l’ambiance. Peut être que je réécrirai sur la sexualité, mais je continue mon parcours d’écrivain, sans savoir où ça va me mener. 

Avec Coline on va publier en août, grâce à une autrice, Pauline Harmange, un livre qui s’appelle Moi les hommes, je les déteste. C’est un genre d’éloge de la misandrie (NDLR: sentiment de mépris ou d’hostilité à l’égard des hommes). C’est passionnant à lire, notamment quand on se demande  “qu’est ce qui fait qu’une femme peut écrire un livre pour défendre la misandrie ?”

On va aussi publier Poétique réjouissante du lubrifiant, de Lou Sarabadzic, un livre pour défendre le lubrifiant sous forme d’essai, de fiction et de poésie. On continue de creuser des sujets sur la sexualité, mais pas uniquement. En fait, je vais continuer là où les choses m’intéressent et m’illuminent. 

Avant de nous quitter, Martin Page a regardé dans sa bibliothèque, et en a sorti : 
 
Sur les sexualités et le féminisme :
Les couilles sur la table, Victoire Tuaillon
Sortir du trou, Maïa Mazaurette
Jouissance club : Une cartographie du plaisir, Jüne Pla
La charge sexuelle, Clémentine Gallot et Caroline Michel
Bad Feminist, Roxane Gay
 
Ses coups de coeur :
Eloge des fins heureuses, Coline Pierré 
Le dérangeur : Petit lexique en voie de décolonisation, Collectif Piment
Pourquoi je me bats, Ronda Rousey (sur la MMA)
Hunger, Roxane Gay 
Petit traité du pois chiche, Pierre-Brice Lebrun 
Drinking at the movies, Julia Wertz 

De: Marie-Alix Détrie et Julia Sirieix, le 09.07.2020

Étiquettes: