Newsletter #5 – Pharmacie et Sex-shaming

©Marie-Alix Détrie

Une croix verte pas toujours ouverte

Qu’on y passe pour se renseigner, pour acheter un moyen de contraception, une contraception d’urgence ou encore des médicaments pour des allergies ou des IST (Infections sexuellement transmissibles), la pharmacie est un passage obligé dans un parcours de santé sexuelle et/ou intime. Pourtant suite à une question posée il y a quinze jours sur notre compte Instagram sur l’accueil en pharmacie, nous avons reçu des dizaines de témoignages rendant compte de propos très problématiques de la part de certain.e.s pharmacien.ne.s, allant jusqu’au refus de délivrer un moyen de contraception. Reportage.

 

Joëlle, originaire de Lyon, avait 24 ans ce fameux jour où elle réalise, paniquée, qu’elle ne parvient plus à mettre la main sur sa plaquette de pilule dans son appartement : « Moi qui suis une tarée de l’organisation habituellement, là impossible de la retrouver. Je travaillais en restauration en plus, donc je n’avais absolument pas le temps d’aller voir un médecin pour qu’il me fasse une nouvelle ordonnance. Je suis allée à la pharmacie juste en bas de chez moi, en expliquant la situation, avec mon ancienne ordonnance de pilule à la main. J’ai même proposé de leur ramener une plaquette, quand je retrouverais la mienne. Et là, le pharmacien me répond, bien fort devant la longue file derrière moi : « Ce n’est pas de ma faute si des gamines désorganisées tombent enceintes ».

En plus de ces mots, le pharmacien refuse de répondre à sa requête et ne lui fournit aucune indication sur d’éventuelles alternatives. Joëlle quitte l’officine, furieuse, et réitère sa demande dans trois ou quatre autres établissements, avant de tomber sur une pharmacienne qui accepte de la dépanner, au vu de sa situation particulière, tout en lui distillant avec bienveillance des conseils de prévention. « Heureusement que je suis tombée sur elle. Mais quand je repense au premier pharmacien, je me rends compte que c’est très grave ce qu’il m’a dit. J’ai pensé à mes cousines qui sont plus jeunes et plus timides que moi, et je me dis qu’elles n’auraient pas osé demander si elles avaient été dans mon cas, et qu’elles auraient peut-être abandonné face à un tel jugement gratuit. »

Ce genre de témoignages, Claire Alquier, sexologue dans le 9ème arrondissement de Paris, en a également entendu des dizaines dans son cabinet : « J’ai déjà eu beaucoup de patient.e.s, notamment femmes, qui m’ont rapporté s’être senties jugées, gênées, car les « sachants » se permettaient de leur faire des réflexions lorsqu’elles venaient récupérer des produits ou des médicaments en lien avec la sexualité en pharmacie. J’ai déjà entendu des femmes me direJ’ai eu une mauvaise expérience, depuis je n’y vais plus.“ »

« Mais madame, la pilule du lendemain, ça ne se prend pas comme un bonbon ! »

Alors qu’elle est étudiante Lola, 24 ans à l’époque, réalise qu’elle a oublié de prendre sa pilule plusieurs fois pendant sa semaine de partiels. Comme cette même semaine elle a eu des rapports sexuels avec son compagnon, elle se rend en pharmacie pour demander une pilule du lendemain, un contraceptif d’urgence disponible en vente libre dans toutes les pharmacies. Réponse de la pharmacienne qui la reçoit ce jour-là : « Mais madame la pilule du lendemain ça ne se prend pas comme un bonbon, vous savez au moins vous protéger correctement ?

Non parce que sinon il faut s’abstenir », se souvient Lola, aujourd’hui âgée de 29 ans. «J’étais en colère. Je lui ai répondu qu’elle était aussi vendeuse et que je venais acheter un produit en vente libre. Et que si elle ne voulait pas me le vendre j’irais ailleurs. » Lola obtient finalement la pilule du lendemain, mais cet épisode la marquera suffisamment pour ne plus retourner dans cette pharmacie.

Pour rappel, le/la pharmacien.ne a une obligation légale de fournir la pilule du lendemain, sans ordonnance, à quiconque la demande (sauf cas particulier, comme une contre-indication médicale par exemple). D’ailleurs, d’après l’article R. 4235-6 du Code de déontologie des pharmaciens “Le pharmacien doit faire preuve du même dévouement envers toutes les personnes qui ont recours à son art.” La seule question qu’il ou elle peut éventuellement poser avant de donner cette pilule, est de savoir à quand remonte le rapport non protégé, afin de jauger l’efficacité de la contraception d’urgence. Une pilule d’autant plus efficace si elle est prise le plus tôt possible après le rapport sexuel non-protégé, et peut se prendre jusqu’à 120 heures après le dit-rapport. Il ou elle peut également faire de la prévention en rappelant que la pilule du lendemain reste un contraceptif d’urgence, et ne remplace pas une méthode contraceptive.

Selon Claire Alquier, le/la pharmacien.ne a en outre un vrai rôle à jouer dans le parcours de santé : « Les personnes qui vont en pharmacie ont parfois besoin d’être orientées ou d’avoir des réponses à des questions. Et heureusement certain.e.s pharmacien.ne.s font un travail formidable là-dessus. Une information toujours neutre, bienveillante éclairée et entière est donc fondamentale. Et chacun.e a le droit de disposer de son corps et de sa contraception comme il/elle l’entend. » 

Mêmes droits pour les personnes mineures

Dans plusieurs témoignages, les jeunes femmes étaient mineures lorsqu’elles se sont vues opposer ce refus pur et simple de délivrer la pilule du lendemain.

 

© témoignages anonymes reçus sur le compte instagram de Culot

Or, pour les mineures, la contraception d’urgence sans ordonnance est gratuite et anonyme. Le/la pharmacien.ne n’a même pas le droit de demander la carte d’identité de la jeune femme, car d’après l’article D.5134-1 du Code de la Santé publique, il suffit à la personne de déclarer oralement qu’elle est mineure pour récupérer gratuitement cette contraception d’urgence. Le pharmacien est également tenu au secret médical. C’est-à-dire que pour une personne  mineure comme majeure, il n’est pas censé divulguer à ses parents/tuteurs légaux qu’elle a eu recours à une contraception d’urgence.

« On voit quand même que dans tous ces cas, on se permet de dire ces choses aux femmes et pas aux hommes. Déjà parce que dans la majorité des cas, ce n’est pas eux qui gèrent la charge de le contraception. Et en plus on se permet, en tant que société patriarcale, de juger les femmes sur leur sexualité » ajoute Claire Alquier. « On voit bien dans les témoignages évoqués que chez certain.e.s pharmacien.ne.s ça vient toucher leurs convictions intimes, et qu’ils réagissent avec ça et non en professionnel.le.s quand ils s’adressent à ces femmes. Ça leur renvoie une image de leur propre sexualité, une image personnelle. D’où le jugement. C’est aussi les croyances qui peuvent être derrière ces réactions. Si la personne a des convictions religieuses, ça peut entrer en conflit. On travaille aussi avec ce qu’on est, avec ce en quoi on croit. Ce sujet est clivant, or il ne devrait pas l’être : la contraception est un acquis et un droit. On ne devrait plus pouvoir donner son avis pour le corps de l’autre. »

Contacté, l’Ordre National des Pharmaciens nous a indiqué nepas (avoir) d’interlocuteur disponible pour répondre à (notre) demande d’interview dans les délais”; nos délais étant pourtant de plusieurs jours. Mais l’Ordre nous a néanmoins fait parvenir cette réponse par mail : “La dispensation d’un contraceptif oral nécessite la plus grande vigilance de la part du professionnel de santé qu’est le pharmacien ; en effet, un certain nombre de questions, notamment sur les facteurs de risque doivent être posées afin d’écarter toute contre indication à cette médication. La dispensation d’une contraception d’urgence demande la même rigueur, assortie d’une grande empathie envers des adolescentes ou jeunes femmes qui ont besoin d’être rassurées ou guidées”.

Que faire si un.e pharmacien.ne refuse d’accéder à une demande légale ?

La première chose à faire est de rappeler au/à la pharmacien.ne les obligations auxquelles il est soumis.e. Si cela ne marche pas, se rendre dans une autre officine, une antenne du Planning Familial, ou auprès d’un.e docteur.e.

Mais l’affaire ne doit pas s’arrêter là, d’après Claire Alquier : « Il est important que ces pratiques soient signalées. » Pour ce faire, plusieurs solutions. Si un.e patient.e estime ne pas avoir été traité.e comme il/elle aurait légitimement dû l’être, il peut déposer une plainte à l’encontre du praticien, une procédure est prévue sur le site de l’Ordre des pharmaciens. Il est aussi possible de porter plainte auprès du commissariat de la ville ou directement auprès du procureur de la République. En complément, la personne peut adresser une lettre à l’Agence régionale de santé, ou directement auprès du Ministère de la Santé.

« Malheureusement ça implique une autre étape pour la personne qui était venue chercher une réponse. Mais aujourd’hui des dispositifs existent sur internet, c’est le cas par exemple des lignes vers les plannings familiaux, qui sont à même de répondre à ces questions et de rappeler leurs droits aux personnes. Il est très important de se rappeler qu’on a le droit de prendre l’avis médical qu’on nous a donné, et d’aller se renseigner ailleurs », ajoute la sexologue Claire Alquier. « Et il est fondamental de prendre ce droit, car ce genre d’accueil peut fermer des portes intimes et personnelles chez les gens. Car dans la sexualité, il n’y a pas que la santé sexuelle, il y aussi le fait d’être bien dans sa sexualité, de ne pas avoir de rapport douloureux ou encore de s’épanouir ». Autant d’éléments dont il faut se rappeler avant d’entrer à la pharmacie.

Liens utiles :

  • Document Améli sur les droits en terme de contraception d’urgence : ICI
  • Déposer une plainte à l’Ordre National des Pharmaciens : ICI 
  • Signaler un événement sanitaire indésirable sur Signalement-santé.gouv.fr : ICI 

 

De: Jessica Martinez, le 26.06.2020

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