Newsletter #4 -Harcèlement de rue et confinement

Dans cette newsletter féministe de Culot,

Jessica Martinez se penche sur le phénomène du harcèlement de rue, qui se serait décuplé et amplifié pendant le confinement.

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Photo à la Une : ©Marie-Alix Détrie

Quand crise sanitaire rime avec harcèlement de rue

Malgré les restrictions de sorties, si l’on en croit les associations féministes et des centaines de témoignages de femmes harcelées, le harcèlement de rue s’est poursuivi, voire amplifié pendant le confinement. Un phénomène qui a continué depuis le déconfinement. Reportage.

Le 11 mai 2020, jour officiel du déconfinement, il est midi lorsque Johana, 26 ans, prend les transports en commun. Il est aussi midi lorsqu’elle subit sa première agression: « J’écoute ma musique, dans ma bulle. Arrive soudain en trombe vers moi un homme, faisant trois fois mon gabarit: “Bonjour Mademoiselle” me crie-t-il. Masque baissé sous son menton. Puis ses insultes me postillonnent au visage, son poing se lève vers moi: “Espèce de petite salope, je sais pas ce qui me retient de te buter”. Je reste de marbre, sans rien dire ni le regarder, les dents serrées. Les portes du métro s’ouvrent. Il abaisse son poing et part en continuant de me menacer et de proférer des insultes sexistes, pute, salope, ma mémoire sélective en a déjà oublié », publie-t-elle sur son compte facebook.

Comme elle, elles sont des centaines de filles et de femmes à avoir dénoncé des agressions sexistes et sexuelles dans l’espace public plus violentes à la sortie du confinement. Des agressions réunies sur Twitter sous le hashtag #PayeTonConfinement, ou sur la page Facebook du même nom. Une cristallisation, envisagée le 30 avril dernier, au micro de RFI, par la secrétaire d’Etat à l’égalité femmes-hommes Marlène Schiappa: “Le sentiment d’impunité des agresseurs conjugué au phénomène de décompensation me fait craindre une vague de violences sexuelles au déconfinement”. De fait, pendant le confinement, l’atmosphère dans l’espace public s’est dégradée pour les femmes.

#PayeTonConfinement 

En plein confinement, Estelle, 26 ans, récupère un Colissimo en bas de chez elle auprès d’un livreur, lorsque l’échange devient très angoissant : “Je prends le colis. Il me dit “Bon du coup, on va boire un café ? Je dis non. Je lui dis bonne journée et je commence à monter mes escaliers. Là j’entends que le mec est derrière moi. Il me dit “Un corps comme ça, il faut que quelqu’un s’en occupe”. La nausée. J’ai commencé à crier : “Faut que j’appelle la police pour que tu comprennes en fait ?? Il est malade lui !” Et là il est parti. Un épisode qui choque profondément la jeune femme : “(…) Et vu que Colissimo fait partie de la Poste, je flippe qu’il revienne. Je ne me sens plus en sécurité chez moi.” (Témoignage posté le 13 mai, sur la page facebook de « Paye Ton Confinement »).

Des agressions verbales comme celles-ci, 1 femme sur 5 déclare en avoir vécues pendant le confinement en Angleterre, d’après une étude de Plan International UK menée sur plus de 1000 personnes âgées de 14 à 21 ans. Un harcèlement d’autant plus difficile à vivre pour les victimes, qu’il a alors pris de nouvelles formes, encore plus intrusives : « On l’a vu avec le harcèlement au balcon, phénomène qui s’est renforcé pendant ce confinement, explique Johanna Dagorn, sociologue et autrice de plusieurs enquêtes municipales sur le harcèlement de rue. Ce qui crée le sentiment de danger, c’est que les harceleurs, qui à mon sens ici sont agresseurs, savent où la femme habite. Nous avions tou.te.s 1h de sortie, et une restriction kilométrique, donc on ne partait jamais loin de son domicile. Et la plupart des femmes nous ont raconté qu’elles étaient suivies ! Et qu’elles en venaient à faire plusieurs fois le tour de leur immeuble, pour essayer de semer leurs agresseurs. » 

Des témoins qui détournent le regard

Pourtant, une fois les restrictions de déplacement levées et l’espace public réinvesti par la population, les témoignages de femmes harcelées ont continué à abonder. Pour Johana par exemple, le choc de son agression le jour du déconfinement a été double : l’agression en elle-même, mais aussi l’absence totale de réaction des personnes présentes dans la rame de métro avec elle: « Quelques autres hommes et une autre femme sont assis.es. (…) Je les regarde. Tout le monde baisse les yeux. Aucune solidarité. Aucune défense. Rien. ».

Une double peine pour les victimes selon Johanna Dagorn : « De 2015 à aujourd’hui, dans tous les enquêtes que j’ai pu faire, en moyenne 86% des témoins ne font rien. Et lorsqu’il n’y a pas intervention d’une tierce personne, cela finit par contribuer dans l’esprit des agresseurs à banaliser l’agression. Dans l’esprit des victimes aussi, qui se disent « si personne ne fait rien, c’est que c’est peut-être normal. Le positionnement des témoins doit changer, et il y a un gros travail de prévention fondamental à faire là-dessus. »

Selon Safiatou Mendy, de l’association En avant Toute(s) qui lutte pour la fin des violences faites aux femmes et aux personnes LGBTQI+, si les témoins ne réagissent pas, c’est souvent par peur et/ou par absence de connaissance sur la manière d’ intervenir. L’association Stop Harcèlement De Rue propose des conseils pour savoir comment agir en étant témoin, ou victime d’un harcèlement, notamment avec la technique des « 5 D » : Distraire – Déléguer – Documenter – Diriger – Dialoguer. Objectif : sortir la victime de son isolement, en l’incluant dans une simulation de conversation normale, pour éloigner le ou les agresseurs, sans se mettre en danger soi-même et en évitant la confrontation directe. Par ailleurs l’application “Handsaway”, fondée en 2016 et qui réunit plus de 100 000 adhérents, permet aux femmes victimes (ou témoins) de harcèlement de rue ou d’agressions sexistes ou sexuelle, de le signaler sur cette plate-forme. Ou encore d’envoyer un signal de détresse, grâce à un système de géolocalisation, aux autres adhérents connectés et proches du lieu de l’agression.

Outrages sexistes restés impunis 

En France, « l’outrage sexiste ou sexuel » est reconnu comme une infraction depuis le 3 août 2018, et passible d’une amende de 90 à 750 euros, voire de 1500 euros en cas de circonstances aggravantes (lorsque la victime a moins de 15 ans, notamment).   D’après le Code Pénal, il s’agit d’« imposer à une personne un propos ou un comportement à connotation sexuelle ou sexiste, qui porte atteinte à sa dignité ou l’expose à une situation pénible. Par exemple, faire des commentaires à connotation sexuelle sur une femme qui passe dans la rue, la poursuivre, ou lui faire des propositions sexuelles. » Le hic ? Le Code Pénal spécifie aussi qu’il revient au/à la plaignant.e d’apporter la preuve des faits signalés (au moyen d’un enregistrement vidéo ou audio par exemple) ; A moins que des membres des forces de l’ordre aient été eux-mêmes témoins des faits.

C’est entre autres ce qui a freiné Johana, agressée verbalement le jour du déconfinement, à porter plainte au début : “Pour ce qui est de ma plainte, on m’a bien fait comprendre qu’il y avait de fortes chances pour qu’il n’y ait pas de suites”. La jeune femme qui a finalement porté plainte le lendemain de son agression pour “menace de mort réitérée à caractère sexiste”, n’a de fait pas eu de nouvelles des forces de l’ordre depuis.

Chiffre très révélateur de cette difficulté à porter plainte pour outrage sexiste ou sexuel: en juillet 2019, soit un an environ après la promulgation de cette loi, seules 735 infractions d’outrages sexistes ont été enregistrées en France par les forces de sécurité selon le Ministère de l’Intérieur. Un chiffre bien inférieur aux milliers de témoignages reçus par les associations de défense des droits des femmes. En outre, pour environ 20% des infractions enregistrées par la police nationale, une personne seulement a été mise en cause. Les personnes mises en causes dans ces cas d’outrage sexistes sont très majoritairement des hommes majeurs (95%).

Une démonstration de l’inadéquation de la loi avec la réalité d’une agression verbale, pendant laquelle la victime a très rarement la possibilité d’enregistrer sa propre agression. « Pour autant on ne peut pas dire qu’il ne fallait pas qu’il y ait une loi pour qualifier ce harcèlement d’outrage sexiste, car cela reconnaît l’existence de cette forme de harcèlement, de cette forme de violence envers les femmes », tempère Johanna Dagorn. « Quand une victime raconte ce qui lui est arrivé, et qu’elle ne trouve pas l’écoute nécessaire en face, à ce moment-là c’est un autre trauma additionné au premier. Donc il faut aller porter plainte, c’est extrêmement important, car  juridiquement  une agression “n’existe pas” sans dépôt de plainte. »

Les victimes sortent du silence

La secrétaire d’État à l’Égalité Marlène Schiappa a présenté fin mai une série de mesures pour lutter contre le harcèlement de rue, baptisé “Plan Angela”. Parmi celles-ci, le développement des arrêts de bus à la demande, la création d’un réseau de commerces “sûrs” sur tout le territoire français permettant aux femmes de s’y réfugier en “demandant Angela”, ou encore une formation des chauffeurs VTC aux violences sexistes. Des mesures qui suivent certaines des préconisations des associations féministes, mais ne vont pas assez loin selon Johanna Dagorn.

« Par exemple, pourquoi ne parler de former que les chauffeurs VTC ? Ça devrait être mis en place dans toutes les sphères, dans tous les métiers où les hommes ont  à un moment accès à l’intimité des femmes seules. Il faut former aussi les agents d’Enedis, les agents de télécommunication, les livreurs, les conducteurs, les plombiers, etc. Tous ces métiers où les hommes peuvent abuser de leur pouvoir contextuel et momentané sur les femmes. »

D’après la sociologue, le changement se trouve du côté de la prévention. Tant du côté des personnes agressées que des agresseurs. « La seule chose qui a changé dans les études, ce sont les victimes. Depuis #MeToo, les jeunes femmes , notamment étudiantes, ne se laissent absolument plus faire. Donc si le changement ne vient pas des témoins, il est en train de venir d’une partie des victimes. » Symbole fort de ce changement de comportement : le 23 novembre dernier, 49 000 manifestant.e.s se rassemblaient à Paris, à l’appel du collectif #NousToutes, pour alerter sur les violences sexistes et sexuelles. De son côté, Johana, bien que stressée les premiers temps, a recommencé à prendre le métro. Car il est inenvisageable pour elle que la rue ne soit pas à nous tou.te.s.

Liens utiles :

-Site web « Stop harcèlement de rue » :
http://www.stopharcelementderue.org 

-Site En Avant Toutes :
https://enavanttoutes.fr

-Page gouvernementale
https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F34550

De: Jessica Martinez, le 11.06.2020

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