Newsletter #3 : Entretien avec Camille Froidevaux-Metterie

Seins : terrain d’oppression et d’émancipation

Philosophe féministe et professeure en sciences politiques, Camille Froidevaux-Metterie a consacré ses recherches à la mutation de la condition féminine au tournant de l’émancipation féministe. Elle a été invitée par Culot pour discuter de libération des corps des femmes en temps de confinement. Autrice de plusieurs ouvrages dont “La Révolution du féminin” (2015) et “Le Corps des femmes. La Bataille de l’intime” (2018), elle signe cette année Seins : en quête de libération, disponible depuis le 5 mars en librairie.

 

Vous parlez d’un féminisme phénoménologique, qu’est-ce que ça signifie ?

La phénoménologie est un courant de la philosophie qui considère que les individus ne vivent qu’au travers de leur existence incarnée, rompant avec le dualisme corps/esprit. Ici, nous n’accédons à la connaissance que par notre corps. Notre rapport à nous-même ou au monde est donc incarné. Les fondateurs de ce courant de philosophie sont des hommes (Maurice Merleau-Ponty, Edmund Husserl)  qui ne parlent jamais du corps sexué. La première à avoir tiré les fils de cette approche est Simone de Beauvoir avec Le Deuxième sexe dans lequel elle développe une des approches de la phénoménologie qui consiste à réfléchir à l’expérience vécue. Le deuxième tome s’appelle justement L’Expérience vécue, celle des femmes en l’occurrence. Elle réfléchit à tout ce qui engage les corps des femmes en termes d’aliénation et de libération.

À partir de cette pensée, je parle de « féminisme phénoménologique » ou « féminisme incarné » qui postule que le corps des femmes est non seulement le lieu par excellence de la domination masculine (Simone de Beauvoir l’a démontré bien avant moi), mais qu’il peut aussi être un vecteur, un lieu d’émancipation et de libération.

Dans ce mouvement, vous avez choisi de travailler sur les seins.

Dans cet immense champ bouillonnant de nouvelles initiatives féministes portées par une nouvelle génération, il y avait très peu de choses sur les seins. Les mouvements “Free the Nipple” et “No Bra” étaient un peu anecdotiques et concernaient en majorité des jeunes femmes privilégiées, urbaines, éduquées, des grandes métropoles. J’étais persuadée au début de mon enquête que ça allait être du ressort d’une niche. En réalité, des femmes de tous les âges et de toutes formes de seins aspiraient à libérer leurs seins.

Pendant le confinement, de nombreux témoignages ont revendiqué cet élan de réappropriation des corps. Selon un sondage, 8% de femmes ont abandonné leur soutien-gorge, un chiffre qui monte à 20% pour les 18-25 ans.

On a observé pendant le confinement qu’on pouvait avoir le choix. Ça ne m’étonne pas parce que cette génération est à la pointe du combat pour toutes ces questions corporelles. Le confinement a pu jouer comme une expérience inédite, enthousiasmante, parce que nous avons été débarrassées des regards extérieurs. En temps normal, on sait que quand on sort, on va être regardée, jugée, critiquée voire agressée. On fait attention à notre image en fonction de la journée qu’on va passer. Notre rapport à notre corps est modifié par l’intériorisation de ces regards extérieurs. En restant à la maison, on a évité cette scrutation quotidienne, ce qui a permis à pas mal de femmes d’expérimenter de nouvelles pratiques par rapport à leur corps : l’arrêt du soutien-gorge, du maquillage, des talons… Ou au contraire de commencer des choses nouvelles, prendre du temps pour soi, de se mettre à une pratique sportive… C’était l’occasion d’explorer son propre corps et son image de façon libérée.

Quels sont les enjeux de cet abandon du soutien-gorge ?

Les raisons sont assez évidentes : parce que c’est contraignant, ça peut faire mal, on se sent mieux sans. Quand on est féministe, on sait aussi que ça peut aussi être un instrument de formatage. À l’inverse,  ça soulage celles qui ont des gros seins et elles auraient du mal à s’en passer. On peut aussi en porter pour son bien-être, parce qu’on aime ça, parce que la lingerie peut jouer un rôle dans sa vie sexuelle. Il n’en reste pas moins que les modèles développés depuis une vingtaine d’années sont destinés à conformer les seins des femmes. Il y a un modèle du « beau sein » : la fameuse « demi-pomme », suffisamment gros, rond et haut. Donc un sein pubère. Pourtant, la plupart d’entre nous a des déclinaisons de fruits et légumes ! Toutes les femmes qui n’ont pas ce sein « idéal » se voient proposer des modèles push-up, rembourrés s’ils sont trop petits, ou de contention s’ils sont trop gros. Il est très difficile de se débarrasser de ce petit moule. J’ai rencontré 42 femmes, de 16 à 75 ans, pour mon dernier livre. J’ai été vraiment effarée et peinée de constater que les adolescentes avaient intériorisé ce modèle et qu’elles étaient toutes insatisfaites de leurs seins.

Le soutien-gorge est également l’outil du patriarcat.

Oui ! C’est une oppression paradoxale. D’un côté il faut que les seins des femmes soient visibles, avec un joli décolleté. Mais dans le même temps, il ne faut pas qu’on voie le corps des femmes, notamment leurs tétons. Il y a une explication : le téton est le condensé de ce que représente les seins, avec deux fonctions principales, la sexualité et la maternité, difficiles à concilier. Le soutien-gorge a aussi cette fonction de les cacher.

Comment expliquer le durcissement des injonctions esthétiques faites aux femmes de « ne pas se laisser aller » pendant le confinement ?

Il y a énormément de personnes qui ont beaucoup à perdre à ce que les femmes se libèrent de ces injonctions. D’un côté, les grands groupes de la mode et de la beauté dépendent de l’achat des femmes. Comme ce sont les principaux annonceurs de la presse féminine, on a vu fleurir tous ces articles pour savoir comment être plus ferme, douce, au top. De l’autre côté, ce sont les hommes qui continuent de considérer les femmes comme simplement des corps à disposition. On en a pris la mesure avec Me Too notamment. Il s’agit de rompre avec cette construction patriarcale qui réduit les femmes à leur corps.

Sur quoi repose ce système ?

L’existence féminine serait liée à sa fonction reproductrice, donc à n’être qu’un corps. D’abord attirant pour rencontrer un homme afin qu’il puisse être ensuite dévoué à la famille. La meilleure preuve de ce système fortement ancré : les premières enquêtes sur le confinement tombent et les rôles de genre (notamment la division sexuée des tâches) n’ont pas été remis en question ; les femmes assument toujours 70% des tâches ménagères et quand il y a des enfants en bas âge, ça monte à 80%. Alors qu’on vit dans des sociétés qui ont vécu l’émancipation, on continue de considérer que les femmes sont des corps à disposition.

Les seins doivent être à disposition, pour plaire ou allaiter, mais ils ne sont toujours pas considérés, notamment dans l’intime.

Les seins sont là pour attirer les regards, donner envie de… Mais une fois que le couple (hétérosexuel) entre dans la relation sexuelle, ils sont désinvestis. Quasi systématiquement, les hommes délaissent les seins, parce qu’on sait que le script dominant de la sexualité c’est la pénétration d’un vagin par un pénis qui se termine par une éjaculation. Ça m’a frappée  pour les seins parce qu’au contraire, ce sont des zones érogènes très puissantes et certaines femmes arrivent à l’orgasme par la simple stimulation des tétons. Or, ce n’est pas simplement le génital mais tout le corps qui est une zone de plaisir. C’est de moins en moins le cas parce que des jeunes femmes travaillent très fort à déconstruire ces scripts et permettre de découvrir toutes les potentialités.

Vous parlez d’un « tournant génital du féminisme ». Pourquoi s’intéresse-t-on à nouveau au corps des femmes après la deuxième vague du féminisme ?

Nous avons vécu cinquante ans de combats féministes qui s’additionnent. La question du corps a été peu à peu mise de côté. Après la deuxième vague, l’obtention du droit à l’avortement et la contraception, il y a eu l’investissement du monde du travail par les femmes. Sont apparues les luttes pour l’égalité salariale, des combats autour de la famille, de la parentalité. Tout ça remet en cause la division sexuée du monde, et on commence à questionner les rôles genrés, ce qui permet de réfléchir le sens de la binarité féminin/masculin… Au début des années 2010, on s’est rendu compte que le prix de ces conquêtes était que les femmes continuaient d’accepter d’être des corps à disposition, plus ou moins implicitement. Je parle pour les femmes occidentales. Le « tournant génital », c’est la prise de conscience de ce scandale : de pouvoir aspirer à tout, voyager, vivre seule, mais qu’en même temps, par tout un tas de mécanismes, leurs corps restent des objets à disposition.

Le confinement a-t-il été une nouvelle rampe de lancement pour le féminisme ?

Nous étions dans une dynamique très active. En sortie de crise, la question est de savoir comment faire pour que ça ne retombe pas et que les autres priorités ne viennent pas recouvrir des revendications et des combats bien engagés. J’essaye de réfléchir à un agenda de sortie de crise féministe, pour que ces attentes que nous avons soient portées par le champ politique. Cette crise affecte les femmes massivement, c’est ravageur à tout point de vue. Marlène Schiappa a annoncé 15 mesures, j’essaye encore de savoir ce qu’elles contiennent exactement…

De: Hélène Molinari, le 28.05.2020

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