Newsletter #26 – Bienvenue au Zazemistan, un pays inclusif, antiraciste et féministe

Zazem, créatrice du Zazemistan est allongée sur son canapé et regarde l'objectif

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Un samedi sur deux, on t’emmène à la rencontre d’une nouvelle thématique liée au combat féministe. Cette fois-ci, Marie-Alix part en reportage au Zazemistan, un État matriarcal et décolonial.
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Bienvenue au Zazemistan, un pays inclusif, antiraciste et féministe

 “Le Zazemistan c’est tout sauf un robinet d’eau tiède”, annonce le post de lancement début avril. Depuis son salon, avec ses invité.e.s, Zazem rédige la constitution d’un État féministe, intersectionnel et décolonial qui a posé ses bagages sur YouTube. Reportage au Zazemistan, un pays imaginaire dans lequel le revenu universel est versé en “Clitcoin” [NDLR : dérivé féministe fictif de la monnaie digitale “bitcoin”], à suivre sur YouTube, TikTok et Instagram.

Par Marie-Alix Détrie, le 22.05.21

 

Qui ne s’est jamais dit : “Je vais déménager sur une île, vivre dans une société intersectionnelle avec des personnes safe, où le patriarcat n’existera pas” ? Cette île, ou plutôt ce pays, on peut déjà le rejoindre, et même en faisant l’économie du billet d’avion. Il s’appelle le Zazemistan et a instauré ses terres sur une chaîne YouTube. Depuis cinq semaines, les citoyen.ne.s “zazous” dessinent une utopie et rédigent la constitution d’une “République non binaire, non bananière, safe, inclusive, et dévolue au pouvoir du Matriarcat”. Ici, le revenu universel est versé en “clitcoin”, et le slogan national est : “Liberté, minorité, sororité” ! 

Ce pays fictif est lancé en confinement, à Marseille, dans le salon de Zazem. Connue dans “l’ancien monde” sous le nom d’Elsa Miské, la trentenaire, freelance dans le digital, est déjà co-créatrice de Yesss podcast, avec Anaïs Bourdet et Margaïd Quioc, qui célèbre les victoires contre le sexisme. Elle est aussi co-fondatrice de “Moi c’est madame”, un jeu de cartes inspiré du podcast pour s’entraîner à répliquer contre le sexisme ordinaire. Son nouveau défi ? Créer rien de moins qu’un État.

“Le Zazemistan, c’est une utopie. L’objectif, c’est de créer un espace imaginaire dont on a tou.te.s besoin en ce moment.” Si ça faisait longtemps qu’elle pensait à faire sa chaîne YouTube, le concept arrive après plusieurs séances de brainstorm avec son amie et collègue Marie Picard, cofondatrice du Zazemistan. “L’idée, c’est de faire un peu comme Groland, pour citer un exemple français, mais avec des invité.e.s qui incarnent le monde d’après.” Des gens du “futur”, qui cassent les codes, n’ont pas leur langue dans la poche, et qui se rient des regards jugeants. 

Pour moi, Noam, c’est l’apothéose de tout ça.” Noam Sinseau, humoriste, activiste, podcasteur, martiniquais, vogueur, noir, gay et genderqueer, était le troisième invité de l’émission. Après avoir juré sur une bottine rose d’être intersectionnel pour toujours, il repart avec sa carte d’identité zazou. Zazem explique : “En tant que personne martiniquaise et gay, il ne veut pas choisir entre ces deux identités. Quand tu vas sur le compte “personnes racisées vs Grindr”, tu vois à quel point le milieu gay peut être raciste. Au final, il est rejeté dans les deux communautés.” Et en effet, face à Zazem, Noam explique. “On doit soit être proche de notre famille, soit s’assumer pleinement. Soit on lutte parce qu’on est gay, soit on lutte parce qu’on est noir”.  En arrivant à Paris, on lui décrit le Marais comme étant l’eldorado des personnes gay. Lui, le vit comme l’eldorado des “gays blancs.” Il réagit : “On passe notre vie à nous imposer des choix, et moi je fais le choix de juste, “fuck that shit.” [NDLR : “j’emmerde tout ça.”] Et ça, ça dérange.

Le monde à l’envers

Au Zazemistan, cette attitude ne dérange pas. Bien au contraire. Aux côtés de Zazem et de Noam, parmi les zazous, on compte aujourd’hui cinq autres citoyen.ne.s. Les deux chroniqueur.se.s de l’émission, le professeur Tikk, historien du rap, et FZ, journaliste qui présente le “journal du vieux monde”. Les invité.e.s des premières émissions, aussi, ont été naturalisé.e.s : Kevi Donat, conférencier et podcasteur, auteur du “Paris Noir”, un podcast sur l’histoire noire de Paris, et du “Tchip”, podcast sur la pop culture. Mariana Benenge, fashion designeuse, danseuse, styliste, qui se régale à casser les codes de la mode en scandant “Africa is the Futur”. Et Claude Emmanuelle, comédienne et modèle ouvertement trans, aussi consultante mode queer pour des grandes marques. 

A la fin de chaque émission de vingt à trente minutes, qui creuse une thématique propre au vécu de chaque invité.e, iels sont amené.e.s à voter une loi proposée par Zazem, et à y ajouter des amendements. Les quatre premières loi du Zazemistan, à ce jour, sont : la garantie du droit à la non-mixité, l’obligation d’un système de traçabilité des origines des vêtements pour réguler l’appropriation culturelle par les grandes marques, une journée d’appel pour former les personnes aux questions de genre et d’inclusivité, et la garantie du droit inaliénable à choisir son genre doublé du fait de rendre le parcours de transition de genre safe, libre et gratuit pour tou.te.s.x.

“Le Zazemistan, c’est une utopie. L’objectif, c’est de créer un espace imaginaire dont on a tou.te.s besoin en ce moment.”

“En utilisant la fiction et l’imaginaire, tu es plus libre dans ta création. Tu peux pousser tes idées à fond, et foncer dans l’humour”, reprend Zazem. De la même manière que Hannah Gadsby dans son show “Nanette”, ou que Daniel Sloss dans son stand up “X” accrochent leur audience par le rire pour, au final, passer un message important et parfois difficile à entendre, Zazem se sert du ton humoristique pour foncer droit dans la critique du système. Elle compte, pour inspiration, “Patriot Act”, un show sur Netflix créé et présenté par Hasan Minhaj. “C’est un show très politique, satirique, sur le monde dans lequel on vit. Par exemple, il défonce la politique de Justin Trudeau [NDLR: l‘actuel Premier Ministre du Canada] avec des arguments imparables et d’une manière hyper drôle. C’est vraiment une inspiration.” 

L’autre intérêt de l’aspect fictionnel, en théorie, c’est que “ça nous protège. Même si, bon, on a déjà désactivé les commentaires sur YouTube. Avant même d’avoir trouvé notre cible, on avait trouvé nos haters” lâche Zazem, un peu cynique. Le monde tel qu’il est, au niveau de ses valeurs et de son fonctionnement, continue-t-elle, est “à l’envers. L’utopie, ça permet une inversion. Ça permet de pointer ce qui est problématique dans le monde actuel, de pointer ce qu’on pourrait changer”. Et d’ajouter : “bien sûr que je ne veux pas un système totalitariste. Mais parfois, regarder un Tarantino et voir une grosse vengeance à la TV, ça te fait du bien, c’est cathartique.” 

Zazemistan : Zazem tire le revenu universel en clitoin avec un pistolet rose

Utiliser ses privilèges blancs

Après avoir fait des projets militants antiracistes d’un côté, puis féministes de l’autre, c’est le  premier projet qu’elle fonde qui mêle les deux combats. “Je peux enfin exprimer tous les sujets qui sont importants à mes yeux. C’est un vrai soulagement. Je me sens plus en accord avec moi-même.” Avant d’être dans le féminisme, son premier engagement, c’est la lutte contre le racisme. “Je suis perçue comme blanche, mais je ne le suis pas à 100%. Mon identité est plus complexe que ça. Je ne vais pas subir de racisme directement, mais mon père n’est pas blanc. Ma famille n’est pas blanche. Les américains disent “white passing”, de la même manière que Claude Emmauelle est “cis-passing”, on ne remarque pas qu’elle est une femme trans, quand on la voit. Moi, sur mon visage, on ne voit pas mon héritage culturel.” 

Son grand-père, le Mauritanien Ahmed-Baba Miské, est un militant qui, dès l’âge de 20 ans, commence à se battre pour l’indépendance de son pays puis contre le néocolonialisme en France. Le père d’Elsa, Karim Miské, hérite de ce militantisme et travaille aussi sur ces thématiques via son travail de documentariste. “Mon background fait que j’ai été exposée aux théories postcoloniales et féministes très jeune. Les deux m’habitent”. Avant de faire partie de Yesss podcast, ou de lancer Moi C’est Madame, Zazem créait “Slice Up”, un projet pour former des journalistes en Afrique à faire du journalisme en utilisant un smartphone. La raison, “pour qu’iels racontent elleux-mêmes leur histoire, et pas que les blanc.he.s le fassent à leur place.” Le féminisme, elle y vient plus tard, et de manière moins directe. Sa mère est militante au MLF [NDLR : Mouvement pour la Libération des Femmes, dans les années 70], elle ne “l’endoctrine” pas, sourit Zazem, mais est, de par ses choix, une figure de femme indépendante.

Sur mon visage, on ne voit pas mon héritage culturel.

Sur instagram, Zazem se présente comme “Bourgeoise marxiste whitepassing”. Elle a conscience de pouvoir viser une audience de personnes “mainstream” et privilégiées, aussi grâce à sa couleur de peau et à son statut social. “Des blanc.he.s sont venu.e.s me parler après la première émission, en parlant de Kevi, me disant, “il s’exprime très bien !” Je leur répondais, “t’aurais jamais dit ça d’un blanc.”” Et d’expliquer : “De l’extérieur, j’ai l’air d’une gentille petite blonde. Je m’en sers pour faire passer mes messages.” Dans son émission, elle accorde la même importance au féminisme qu’au racisme. Quand elle pense convergence des luttes, c’est à la fois par conviction, et par conscience que “si chacun.e milite dans son coin, on ne s’en sortira jamais. Et puis, on est dans un système de prédation, de domination. Ce qui compte c’est le profit, aux dépens des minorités. Donc le racisme, le sexisme, tout est lié.” 

Devenir citoyen.ne du Zazemistan

Comment faire pour devenir Zazou ? Comment rejoindre cet état, dans lequel les hommes sont libres de porter des jupes, les rappeurs de s’embrasser au lieu de se clasher, où l’on milite pour la liberté de twerker pour tou.te.s et où le genre n’est pas prédéterminé mais un choix libre et gratuit ? “Il n’y a pas vraiment de règle fixe”, explique Zazem. D’après Noam, il faudrait passer un diplôme pour savoir si on est assez inclusi.f.ve pour être un.e Zazou, et avoir une carte avec un système de points : quand tu en perds trop, tu fais un stage de récupération de points pour avoir le droit de garder la nationalité. 

Mais, rappelle-t-elle, les règles sont encore en cours d’écriture. “C’est quelque chose d’expérimental, ça reste une fiction, une utopie en construction.” Pour les “HSBC”, les “Hommes Straight Blancs Cisgenres” [NDLR : “straight” veut dire hétérosexuel, en anglais], “on pense mettre en place une période d’essai pour voir s’ils sont bien intentionnés. Il ne faudrait pas qu’ils veuillent reprendre le pouvoir comme ils le font tout le temps. Pour moi, même si c’est de l’autodéfense, il faut bien qu’on rigole.” A l’heure actuelle, ce qui est sûr, c’est qu’au Zazemistan, peu importe son genre ou sa couleur de peau, citoyenneté et adelphité [ndlr : notion qui regroupe sororité et fraternité] sont étroitement lié.e.s. 

Zazem lâche les noms des prochain.e.s invité.e.s. Elle nomme l’afroféministe et travailleuse du sexe Bebe Melkor-Kadior, le danseur engagé contre les violences sexuelles Bolewa Sabourin, le rappeur A2H ou encore son amie Mariame Tighanimine, qui a décidé d’arrêter de porter le voile après l’avoir porté par choix pendant dix ans et qui écrit actuellement une thèse sur les algorithmes. Le prochain rendez-vous est fixé avec Noémie de Lattre qui débarquera bientôt dans cette république matriarcale pour parler d’écriture inclusive. Le premier pays à décréter l’écriture inclusive obligatoire pour tou.te.s serait-il sur le point de voir le jour ?

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