Newsletter #24 – “95,2 milliards d’euros par an : le coût de la virilité”

Lucile Peytavin, autrice de "Le coût de la virilité", sourit

© Photo : Céline Nieszawer

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Jessica fait le point sur le coût de la virilité avec l’historienne Lucile Peytavin. Un samedi sur deux, on t’emmène à la rencontre d’une nouvelle thématique liée au combat féministe.

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“95,2 milliards d’euros par an : le coût de la virilité”

Lucile Peytavin est historienne, spécialiste des femmes dans l’artisanat et le commerce. Féministe convaincue, elle a rejoint en 2016 le Laboratoire de l’égalité où elle travaille sur la lutte contre la précarité des femmes. Le 5 mars dernier, elle a signé son premier essai, « Le coût de la virilité. Ce que la France économiserait si les hommes se comportaient comme des femmes » aux Éditions Anne Carrière. Entretien.

Par Jessica Martinez, le 24.04.2021

Comment vous est venue cette idée de calculer le « coût de la virilité » ?

Je m’intéresse depuis longtemps aux différences entre les hommes et les femmes dans la société. Un jour, je suis tombée sur le pourcentage de la population carcérale masculine qui est de 96% en France. Ce chiffre m’a tout de suite frappée, interpellée, même. Déjà, je me suis demandée comment il était possible que je ne le connaisse pas. Et surtout qu’on ne parle pas de ce chiffre, que ce ne soit pas discuté. Je me suis du coup aussi demandée ce que ça voulait dire de la violence dans notre société et surtout de l’implication des hommes dans la délinquance et dans la criminalité.

 

Comment définit-on la « virilité » ?

La virilité vient du terme « vir », étymologiquement parent du sanskrit « vira » (NDLR : Le sanskrit a été une des grandes langues de l’Asie, parlée essentiellement en Inde) qui représente le mâle, le « héros », et qui rassemble les attributs de force, de puissance. Ce terme n’a pas d’équivalent féminin. C’est différent « des » virilités qui, elles, peuvent être tout à fait plurielles selon les pays du monde, puisqu’il y a des pays dans lesquels les hommes dits « virils » sont doux, avec un comportement tempéré et où les femmes et le féminin désignent des caractères plus forts. Ça on le sait depuis les années 30, et les travaux de Margaret Mead qui était anthropologue. (NDLR : Figure centrale de la deuxième vague féministe, cette anthropologue américaine du XXème siècle est connue notamment pour ses travaux sur le rapport à la sexualité dans les cultures traditionnelles de l’Océanie et du sud-est asiatique et sur la division sexuelle du travail)

Dans nos sociétés, la virilité construit finalement la masculinité. La virilité n’est pas innée, puisqu’on voit que rien ne prédétermine les hommes à avoir des comportements virils. Tout d’abord, ce sont des comportements qui n’ont pas toujours été dans l’Histoire : aujourd’hui, les études de paléoanthropologie montrent que ce sont des comportements qui se sont instaurés au néolithique (Nldr : En France, la période néolithique, qui correspond aux premières sociétés de paysans, est comprise entre 6000 et 2200 avant notre ère), avec l’avènement de l’agriculture et la sédentarisation des populations. Au Paléolithique, c’est-à-dire avant cette période, on était dans une société beaucoup plus égalitaire. Les femmes chassaient, elles aussi avaient du pouvoir, donc la domination des hommes sur les femmes s’est installée au Néolithique. Par définition, la virilité est donc une construction sociale.

“La virilité n’est pas innée, puisqu’on voit que rien ne prédétermine les hommes à avoir des comportements virils”

D’autre part, les sciences telles que la biologie et la neurologie montrent qu’il n’y a rien de physiologique chez les hommes qui les prédéterminent à se comporter de manière « virile ». Lorsque l’on naît, dans le cerveau, seulement 10% des connexions sont faites et 90% se modèlent en fonction de nos apprentissages et de nos expériences. Et la troisième chose c’est que la testostérone n’y est pour rien non plus, puisque les études sur le sujet montrent que des niveaux de testostérones élevées chez un même individu peuvent être aussi bien associées à des comportements agressifs que pacifiques. On s’aperçoit que c’est davantage en adoptant des comportements agressifs que les taux de testostérones augmentent. C’est d’ailleurs une hormone qui est aussi présente chez les femmes.

 

A combien avez-vous évalué ce “coût de la virilité” ?

En France, je l’estime à 95,2 milliard d’euros par an. C’est tout à fait colossal, ça correspond à peu près au déficit annuel du budget général de la France. Pour donner quelques ordres de grandeur : on estime l’éradication de la grande pauvreté à 7 milliards d’euros, la dette des hôpitaux publics est à 30 milliards d’euros, le budget de la recherche médicale en France est à 50 milliards d’euros par an. 

J’ai envie de poser une question aux personnes qui “essentialisent” les comportements des hommes, c’est-à-dire qui disent que les hommes « sont comme ça », qu’on ne peut rien y faire. Ma question est : « Si on veut économiser ce coût de la virilité, qui représente un coût financier et humain faramineux, qu’est-ce qu’on fait des hommes ? » 

Les sciences montrent de toute façon qu’il n’y a rien d’essentialiste dans le comportement des hommes, c’est-à-dire que les hommes ne se comportent pas ainsi par nature, que cela relève de l’éducation. Et donc, qu’on peut espérer déconstruire ces schémas et un jour, ne plus les transmettre.

 

Comment se calcule le coût de la virilité ?

Le coût de la virilité correspond aux sommes dépensées par l’Etat et la société pour faire face aux comportements asociaux des hommes. Ces sommes sont de deux ordres. Tout d’abord, c’est un coût direct qui est supporté par l’Etat : en termes de frais de justice, de forces de l’ordre, de services de santé. 

C’est aussi un coût indirect supporté par la société : il correspond aux souffrances physiques et psychologiques des victimes, qu’on peut estimer financièrement. Il correspond également aux pertes de productivité des victimes et des auteurs eux-mêmes et aux destructions de biens. Il y a aussi un coût humain car derrière tous ces actes délictuels et criminels, il y a des victimes. Pour calculer ce coût indirect, j’ai utilisé un outil statistique qui s’appelle la « valeur de la vie statistique », qui permet de savoir combien coûte une vie en termes de perte de productivité et de souffrance. Ce sont aussi des coûts qui sont supportés par la société et qui sont bien plus importants que les coûts supportés par l’Etat.

 

Vous détaillez dans votre essai les chiffres de la population carcérale, des crimes et délits.

On s’aperçoit que les hommes sont surreprésentés dans tous les types d’infractions, et notamment les plus graves. Par exemple, ils représentent 99% des auteur.ice.s de viols, 86% des auteur.ice.s de meurtres, 84% des auteur.ice.s d’accidents mortels de la route, 85% des auteur.ice.s de vols avec violence.

En ce qui concerne la sécurité routière, à distance égale et en kilomètres égaux parcourus par les hommes et les femmes, on s’aperçoit que les hommes là aussi sont surreprésentés, puisqu’ils représentent 84% des auteur.ice.s d’accidents mortels de la route, 91% des accidents mortels de la route liés à l’alcool et 75% des personnes mortes sur la route.

 

Vous le dites aussi dans votre essai, ce coût de la virilité n’est pas seulement un coût économique. Cette virilité nous coûte aussi un bien-être et un bien-vivre ensemble ?

Tout à fait. En plus de faire des économies financières faramineuses si on enlevait ce coût de la virilité, on pourrait avec une telle somme investir dans des politiques publiques très ambitieuses. On vivrait dans une société beaucoup plus riche. Aussi, le quotidien des citoyen.ne.s s’améliorerait de façon très importante puisque les niveaux de délinquance et de criminalité baisseraient drastiquement. Donc, on n’aurait par exemple plus peur de rentrer seul.e le soir, de se faire agresser dans les transports, de laisser ses enfants jouer dehors. Finalement on serait tou.te.s beaucoup plus libres parce qu’on serait tou.te.s beaucoup plus en sécurité.

 

Avez-vous été surprise par les réactions suscitées par la parution de votre essai et si oui, par lesquelles ?

Je n’ai pas été réellement surprise, car je suis féministe depuis très longtemps. Je sais que ce sont des sujets qui peuvent parfois heurter certaines personnes et notamment les hommes. Ce que je précise bien c’est que dans cet essai, je ne vise pas les hommes, puisque rien dans leur nature n’explique le fait qu’ils se comportent comme ça. Je vise l’éducation qu’on leur donne et qui repose sur ces valeurs viriles et qui les poussent à des démonstrations de force, à avoir des comportements violents et asociaux dans notre société.

J’espère que cet essai sera une première pierre pour une prise de conscience de ce que coûtent ces comportements, au niveau financier mais aussi au niveau humain. Et j’espère que cela contribuera à déconstruire la virilité, à déconstruire les comportements nocifs qui découlent de cette notion de virilité. Puisqu’on s’aperçoit que les conséquences sont aussi faramineuses que néfastes pour la cohésion sociale et la société dans laquelle on vit.

Pour aller plus loin

Bibliographies et études citées par Lucile Peytavin dans son livre :

Hommes préhistoriques et mythes

– « Bones : Ancient men and modern myths », Binford L. R., Academic Press, 1981.

Sur la testostérone

– « Testosterone causes both prosocial and antisocial status-enhancing behaviors in human males », Dreher, Dunne, Pazderska, Frodl, Nolan, O’Doherty, PNAS vo.113, 2016.

Sur le Rôle du cerveau

– « Hommes, femmes : avons-nous le même cerveau ? », Vidal C., Le Pommier, 2007.

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