Newsletter #21 – Parlons sexisme dans le monde de la musique, avec Lola Levent

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Entretien avec D.I.V.A Infos : pour une industrie musicale plus safe

Nous avons interviewé Lola Levent, créatrice du compte Instagram D.I.V.A Infos et cofondatrice de l’association Change de Disque. Cette journaliste spécialisée dans la musique milite pour l’égalité dans l’industrie musicale. Le compte D.I.V.A Infos donne des informations et ressources pour lutter contre le sexisme et les violences sexuelles dans ce milieu. Entretien. 

Par Julia Sirieix, le 13.03.2021

Comment est né le projet D.I.V.A Infos, pour l’instant disponible sur Instagram et Twitter ? 

J’ai créé D.I.V.A en 2020, ce projet est le fruit de ce que j’ai subi et observé  dans l’industrie musicale. J’ai un profil de “slasheuse” (ndlr: travailleur.euse.s qui exercent plusieurs activités), donc je suis journaliste mais j’ai aussi été chasseuse de tête, consultante en communication, manageuse d’artistes,… Toutes ces activités m’ont permis d’avoir un certain panorama, avec la conclusion que les violences sexistes notamment étaient à peu près les mêmes dans toutes les sphères de cette industrie. C’est cette généralité qui m’a alarmée.

Dans les faits, ces violences vont  des propos sexistes, homophobes ou racistes, aux agissements sexistes, ils peuvent aller jusqu’au harcèlement sexuel. Elles ont une incidence sur le développement d’une carrière. 

 

As-tu rencontré des obstacles dans ta vie professionnelle en raison de ton engagement féministe ? 

J’ai perdu mon dernier emploi. J’ai été éjectée d’un projet sur lequel je travaillais depuis neuf mois, incluant un travail de communication pour la marque de vêtements d’un rappeur. On m’a fait comprendre que la création de D.I.V.A était “une honte”, “un problème”, qu’il “fallait bien que je me mette dans la peau d’un mec cinq minutes” pour essayer d’avoir une “meilleure perspective des choses”. Bref, on m’a demandé de choisir entre D.I.V.A et cette activité professionnelle. Je travaillais en tant que freelance, je n’avais pas de contrat mais j’y gagnais l’équivalent d’un salaire depuis plusieurs mois. Il n’y a pas eu de discussion possible, un coup de téléphone et la collaboration s’est arrêtée. Ça laisse transparaître l’étendue du problème : ils ont démontré ce que j’essayais de prouver, c’est ironique quelque part.  
 

Aux Victoires de la musique 2021, la chanteuse Pomme, a fait un discours en disant vouloir voir une industrie musicale plus safe pour les femmes. La veille des Victoires, elle avait décrit son «  arrivée dans l’industrie de la musique  » comme « traumatisante », dans une lettre ouverte publiée dans Mediapart. Elle y écrit : « de mes 15 à mes 17 ans, j’ai été manipulée, harcelée moralement et sexuellement, sans en avoir conscience à cette époque. » On a l’impression que l’entrée dans l’industrie de la musique quand tu es une jeune artiste, c’est la cage aux lions. 

C’est flippant. Quand tu connais les chiffres sur les violences sexistes et sexuelles à l’échelle nationale, les femmes qui sont le plus souvent agressées ont entre 15 et 30 ans. (NLDR: 60 % des Françaises de moins de 25 ans ont été victimes d’une forme d’atteinte ou d’agression sexuelle dans la rue au cours des douze derniers mois selon une enquête IFOP (2018) pour la fondation Jean-Jaurès.) L’expérience de Pomme, la mienne aussi, celles de beaucoup d’artistes, corroborent ces chiffres. Dans l’industrie musicale, à partir de l’âge de 30 ou 35 ans, beaucoup de femmes disparaissent du métier : c’est ce qu’on appelle une “évaporation.” Je pense que ça peut s’expliquer, au-delà de l’âgisme (NDLR : regroupe toutes les formes de discrimination, de ségrégation, de mépris fondées sur l’âge), par cette manière de détruire les femmes à petit feu, qu’elles soient artistes, directrices artistique ou productrices. 

Ce qui est très intéressant dans le témoignage de Pomme, c’est le fait qu’elle ne se soit pas rendue compte de ce qui se passait. Dans beaucoup de cas de harcèlement, c’est avec les conséquences psychologiques, comme par exemple un perte de confiance en soi, qu’on se rend compte qu’il y avait un problème. Ce qui est extrêmement dangereux avec ce type de comportements, c’est que l’on peut être très éveillée et déconstruite, ça ne nous rend malheureusement pas forcément moins manipulable, ça ne nous enlève pas le risque de subir des comportements déplacés. 

 

Tu as participé à l’élaboration de l’enquête de Streetpress sur le rappeur Retro X. Pour rappel, l’enquête est sortie en octobre 2020 : cinq femmes accusent le rappeur Retro X de viols, l’une d’elles annonce qu’elle va porter plainte. Trois autres témoignent d’agressions sexuelles. Comment s’est déroulée l’enquête ? 

Ça a été rocambolesque. Tout commence avec une personne lambda sur Twitter qui fait un thread en pointant du doigt des agresseurs liés à la musique rap. Dans cette liste, le nom de Retro X apparaît  à plusieurs reprises. La personne qui a fait le thread a renvoyé les personnes qui souhaitaient témoigner vers le compte D.I.V.A. C’était vraiment impressionant et vertigineux : très vite, j’ai reçu énormément de témoignages, qui allaient du cyber harcèlement en passant par le harcèlement sexuel jusqu’à des choses encore plus graves. Comme 99% des femmes qui m’écrivent sur D.I.V.A, il s’agit pour elles de protéger d’éventuelles prochaines victimes en prenant la parole.

Ma mission était de trouver un média qui serait un endroit sûr pour mener cette enquête. J’avais très peur d’aller voir un média généraliste, parce qu’il s’agit d’une affaire concernant le rap et je ne voulais pas prendre le risque de tomber dans des travers racistes ou exotisants comme ça arrive souvent dans les médias.

Je suis donc rentrée en contact avec Inès Belgacem, co-rédactrice en chef de Street Press, qui a pris l’enquête en main et rédigé l’article. J’ai suivi toute l’enquête, on a fait le suivi des victimes toutes les deux. C’était éprouvant. Retro X est un criminel à bien des égards, donc ce n’était pas le moment le plus reposant de nos carrières. On était flippées, à la fin de la journée on avait des migraines, on a entendu des choses extrêmement dures. J’espère que la justice fera son travail. 

L’omerta aussi est éprouvante. On se demande, “Est-ce que ça va bouger, est-ce que ça va marcher ?” Par exemple, avant que Because Music (ndlr : l’ancien label de Retro X) ne publie son communiqué écrit par les salarié.e.s, il y a eu des mois de silence. On se dit “merde”. Retro X, c’est le paroxysme de ce que peut produire cette industrie, un criminel qui a tout fait. Pareil pour Moha La Squale ( NLDR: accusé de « violences volontaires », « “agressions sexuelles” » et « “menaces de mort” »)  et son label Elektra Records qui n’a toujours pas pris la parole. C’est effrayant ! Personnellement il est hors de question que je remette les pieds dans un label qui a fermé sa gueule sur un de leurs artistes qui séquestre et étrangle des femmes.

 

Tu as aussi co-signé un autre article, dix jours plus tard dans Streetpress, qui parle d’une accusation d’agression sexuelle envers Roméo Elvis. Que doit-on en penser de la manière dont Roméo Elvis y a réagi ? Pour rappel, il a par la suite publié des excuses sur son compte instagram en disant : “Je regrette sincèrement ce geste et surtout, je réitère publiquement les excuses déjà exprimées de nombreuses fois en privé et en personne”

Il y a une espèce d’invisibilisation, de diminution des faits. Après, on ne peut pas être dans la tête de ce mec, savoir si aujourd’hui ses intentions sont bonnes ou non. Mais à la rigueur, ça je m’en fous. Ce que je veux savoir, c’est ce qu’il fait, lui, homme cisgenre blanc privilégié, célèbre, pour aider, pour se  déconstruire et pour que son écosystème soit plus sain. Pour ne pas faire les mêmes erreurs, pour ne pas entraîner sa communauté, immense aujourd’hui.

C’est ce qui me fait peur avec ce genre de mea culpa confus : il avait l’occasion de donner l’exemple. Ce qu’on veut, c’est que les agresseurs se responsabilisent, qu’ils reconnaissent que c’est extrêmement difficile pour les victimes de ne pas voir son agression reconnue en tant que telle. La question que je me pose, c’est : que va-t-il se passer après ce discours et ces dénonciations dans la carrière de Roméo Elvis ? Quels changements concrets vont être apportés ? 
 

Le focus des médias, en ce qui concerne les violences sexistes et sexuelles dans l’industrie musicale, est très centré sur le rap. Comment l’expliquer ?

Il y a de multiples explications. L’une d’entre elles est que le rap aujourd’hui est le style musical le plus écouté. Son public est globalement assez jeune, on est sur du 13-35 ans, pour ne pas dire moins. Il est donc plus à même de se déconstruire, si ce n’est qu’il est déjà déconstruit et beaucoup plus attentif aux problématiques sociales, féministes, coloniales, que le public de Bertrand Cantat. Donc la jeune fille qui va subir une agression dans le milieu du rap est plus à même d’avoir un réflexe de call out (NDLR : dénonciation sur les réseaux sociaux d’un individu ou d’un groupe responsables d’actions ou de comportements problématiques). L’information circule beaucoup plus vite. 

Le désir de ce milieu, qui est connu pour être le genre musical qui déconstruit beaucoup de questions sociales depuis toujours, favorise l’émergence de cette problématique que tout le monde essaye d’enterrer depuis longtemps. Ceux qui tiennent l’industrie de la musique par les couilles, si je puis me permettre, sont des hommes blancs riches, avec du pouvoir, qui ont assez d’ami.e.s bien placés pour que l’info ne circule pas. Ce sont eux qui favorisent l’omerta depuis le début. Mais une prise de responsabilité du monde du rap doit être faite, comme partout ailleurs. 

J’ai aussi l’impression qu’un des phénomènes qui facilitent la prise de parole dans ce milieu-là n’a rien à voir avec le genre musical : les victimes qui ont parlé faisaient partie du public, pas de l’industrie. Ça facilite – toutes proportions gardées – aussi la prise de parole, parce que va dire que tu as été agressée par ton boss de label, c’est impossible, ou en tout cas, très dangereux pour ta carrière. 

 

En France, selon une enquête du collectif CURA, 31% des femmes travaillant dans le secteur de la musique ont déjà été victimes de harcèlement sexuel (39% des artistes et 24% des professionnelles). C’est bien plus élevé que la moyenne nationale, qui est autour de 20%. Pourquoi les problèmes de harcèlement sexuel sont si présents au sein de l’industrie musicale ? 

J’ai quelques théories. Quelles sont les spécificités de cette industrie ? La première chose, c’est une forme parfois d’amateurisme vis-à-vis du monde du travail : beaucoup d’auto-production, de petites structures, de personnes qui s’improvisent des compétences. C’est à la fois la chose la plus réjouissante de ce milieu et en même temps ça vient avec ses dérives en ce qui concerne le droit du travail, la vie quotidienne, les ressources humaines… Ça laisse les femmes extrêmement dénuées de portes de sortie. Aussi, qui dit amateurisme, dit précarité parce que le milieu compte beaucoup d’intermittent.e.s du spectacle et de freelances. 

La deuxième, c’est que le monde de la nuit, qui peut aller avec la consommation d’alcool, de drogues, etc, est inhérent au travail dans ce milieu. C’est une réalité indéniable. D’ailleurs, des associations comme Consentis font un travail remarquable pour lutter contre le sexisme dans le milieu de la fête, surtout dans la musique électronique.

La troisième chose d’après moi, c’est l’affect. C’est quelque chose de très français : on travaille au nom de l’art. On est dans notre élitisme, on pense  que les artistes sont des génies, au dessus de tout, au dessus des lois. On en revient à cette fameuse question : “Faut-il séparer l’homme de l’artiste ?” Cette vision cristallise le silence.

 

Il y a aussi un gros problème de représentations des femme et des minorités de genre dans l’industrie de la musique. Les femmes sont 23% à faire des demandes de financement, elles sont seulement 16% à travailler sur des projets financés. Elles sont moins programmées dans les festivals. En 2018, le magazine culturel Wodj a mené une enquête auprès des grands clubs français : sur 11 clubs et plus de 4000 DJs programmé.e.s, 91% d’entre elleux étaient des hommes. Est-ce que ce manque de représentation participe à cette invisibilisation des violences sexistes ? 

C’est à la fois une cause et une conséquence : plus il y a de femmes, plus le projet est inclusif, plus l’environnement est sain. Donc la question à se poser serait par exemple, “qu’est-ce que je vais mettre en place dans mon festival pour assurer une sécurité, sachant que j’ai des employé.e.s qui sont des femmes ?” Tout cela va ensemble, si on veut  penser l’industrie de façon inclusive.

De plus, on a tou.te.s besoin de role model. C’est le cas dans les métiers de l’industrie de la musique qui relèvent de la technique, pour qu’on voit que ingénieur.e son ou technicien.ne sont aussi des métiers faits pour les femmes. Dans un monde idéal, il y aurait plus de femmes partout. Les chiffres de la représentation des femmes dans la musique sont affolants : sur toutes les enquêtes que j’ai lues sur différents corps de métiers, on ne dépasse jamais les 20%. C’est une urgence de se sentir représentées, de créer des espaces sûrs. 

 

Qu’en est-il de l’hypersexualisation des femmes au sein de l’industrie musicale ? Un problème dont a récemment témoigné Flore Benguigui (chanteuse du groupe L’Impératrice), qu’on retrouve aussi dans la lettre de la chanteuse Pomme, est la manière dont  ce milieu “façonne” le corps des femmes et leur représentation. 

Il est important de rappeler qu’avant même de parler du corps de la femme, on doit parler de son travail. Faire aboutir l’œuvre pendant le moment de création est déjà une galère. Parce que la personne qui mixe ton son, c’est un mec ; la personne qui masterise ton son c’est un mec ; ton ingénieur.e son, c’est un mec, etc. Les drames entre les producteurs et les femmes artistes arrivent de façon systématique, parce qu’elles ne peuvent pas créer comme elles l’entendent aujourd’hui. 

Une fois que la musique existe, on rentre dans tout le développement marketing et les médias. Si elle n’est pas “belle” d’un point de vue normatif, les labels peuvent se désintéresser. Si elle est sexy comme Aya Nakamura, ça ne va pas non plus. Les femmes sont comparées entre elles. Pour donner un exemple des  plus banals, une de mes chanteuses (NDLR : Lola Levent manage des artistes)  a donné une interview à un média américain. Une journaliste devait lui poser quatre questions axées sur sa carrière. Parmi ces quatres questions elle a demandé : “How do you stay fit ?” (NDLR : “Comment fais- tu pour rester mince ?”). 

 

En plus du management, qu’est-ce qu’on met en place dans l’industrie pour mieux protéger les femmes ? 

Il faut se déconstruire, lire, s’éduquer. Ensuite, embaucher des femmes, valoriser leur  représentation et leur travail , embaucher des personnes non-binaires et trans dans la musique. Dans le détail, ça implique plein de choses : organiser des workshops, créer une structure externe à laquelle pour chaque entreprise vers laquelle on peut se référer s’il y a un problème au niveau de l’égalité entre travailleur.euses.x. Il faut aussi repenser les salaires évidemment.

Ensuite il y a des choses qui sont plus spécifiques à l’industrie de la musique, que le label Because Music a très bien traité à son échelle. Cela consiste à ajouter des clauses morales sur les contrats qui définissent les violences sexistes et sexuelles. Ça fonctionne comme un levier pour mettre fin à un contrat ou à une collaboration s’il se passe quelque chose de problématique. Cela n’existait pas avant. Pour un festival, il faut absolument former les équipes de sécurité, ça parait évident mais ça n’est pas le cas aujourd’hui. 

Avec Change De Disque, on crée des groupes de discussions, des réseaux pour les artistes, pour les freelances et pour les personnes qui travaillent en entreprise. L’idée c’est de trouver des solutions. Ce qui me chagrine, c’est que pour le moment, il y a peu de volontariat venant des structures. Malheureusement, aucun label ne vient nous voir  pour demander des conseils. Personne ne se dit “je vais me remettre en question de moi-même et pas seulement parce que j’ai un triple criminel qui a signé chez moi’. 

A l’image du mouvement #MusicToo, qui dit prise de parole, ne dit pas changement concret. Ce mouvement a eu lieu il y a plus de six mois, on attend encore de voir les effets concrets de cette vague de témoignages.  

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