Newsletter #2 – Lunettes féminines ou masculines ? Entretien avec Iris Brey

Lunettes féminines ou masculines ? Entretien avec Iris Brey

Journaliste, critique, essayiste, autrice, enseignante à l’université et membre du collectif 50/50 (qui œuvre pour plus de parité dans le monde du cinéma), la Franco-américaine Iris Brey a sorti en février Le Regard Féminin – Une Révolution à l’écran, son deuxième ouvrage, après Sex and the Series paru en 2016 aux éditions de l’Olivier. Nous avons rencontré celle qui à travers ses textes s’est affirmée comme la spécialiste française des représentations de genre au cinéma et dans les séries. L’occasion de parler de male gaze et de female gaze, donc de regard masculin ou de regard féminin au cinéma et dans les séries, et de ce que cela raconte de la société actuelle.

Le male gaze a été conceptualisé par Laura Mulvey en 1975. Peux-tu nous expliquer ?

Le male gaze est le fait que le regard de la caméra, relai du héros dans le film ou dans la série, prend dans la majorité des cas du plaisir en regardant des femmes comme des objets.
Ma définition du female gaze est qu’au lieu de prendre du plaisir en regardant les femmes comme des objets, on est avec elles, dans leur corps, on ressent leurs expériences. Par exemple, si on filme une femme en train de préparer un couscous, en male gaze, la caméra serait probablement à distance, en train de filmer ses fesses rebondies. Le female gaze filmerait ses mains au contact de la semoule, rendant ainsi compte de l’expérience physique de cette action.

Cette prise de conscience a-t-elle modifié ta manière de voir un film ?

C’est comme si j’enlevais des lunettes de soleil et que tout à coup je voyais le monde différemment. Parce que c’est partout, tout le temps, dans nos publicités, au cinéma, dans les séries. Cette année, je dirais que sur les 100 films et séries que j’ai vus, 80 étaient du male gaze. Alors que je cherche le female gaze ! On s’habitue tellement à voir les femmes filmées comme cela, qu’on ne s’en rend même plus compte.

On pense que c’est un regard neutre. Mais apprendre à désirer les femmes comme des objets au travers de la caméra n’est pas neutre.

Ton déclic, d’après ce que tu dis en 2017 dans ton « Ted Talk », est une scène dans Game of Thrones. Le personnage de Jamie a une relation sexuelle non consentie avec Cersei. C’est un viol et pourtant il est érotisé. C’est ça aussi le male gaze ?

Le male gaze participe à la culture du viol. Dans le cas de cette scène dans GOT, ce qui est particulier est que Cersei, donc l’héroïne, dit vraiment « non » à plusieurs reprises, et dès le début du rapport sexuel. Pourtant, à partir du moment où elle est pénétrée, il y a un plan où on voit ses deux bras qui serrent Jamie (qui est aussi son frère), comme si elle prenait du plaisir pendant l’acte. J’ai fait des recherches sur cette scène. Le réalisateur explique qu’au début c’est un viol, mais qu’à la fin ce n’est plus un viol. Et l’acteur qui joue Jamie, à la question «Est-ce que c’est un viol ?», répond « oui et non ». Pourtant c’est essentiel de savoir si on représente un viol, donc un crime, ou un moment érotique de plaisir partagé.

C’est très important d’expliciter cette frontière-là. Tout ne doit pas être conscientisé ou politisé, mais en tout cas ça m’a vraiment choquée de voir à quel point il y avait du viol partout au cinéma et dans les séries, et que ça n’était jamais représenté comme une violence faite aux femmes, mais comme des moments érotiques.

Beaucoup de personnes me reprochent d’être dans du révisionnisme à travers mes recherches. Mais je pense qu’on est en train de redécouvrir des œuvres, de réfléchir à ce qu’est un « regard singulier ». Cela permet de regarder l’histoire de l’art avec une nouvelle perspective. Ça génère toujours plus de sens, et ça n’enferme jamais une œuvre.

Tu as écrit le premier livre qui parle du female gaze. De quand datent les premiers films qui portent ce regard ?

Mon livre arrive en 2020, mais une lignée de théoriciennes me précèdent et ont fait un travail énorme sur les films de femmes. Aux Etats-Unis, le terme a été utilisé dès les années 1980 par des chercheuses féministes.

Pour moi c’est Alice Guy, réalisatrice, productrice et scénariste américaine du 19ème siècle, qui fait vraiment les premiers films en female gaze. Donc je dirais qu’il existe depuis le début du cinéma en 1906.

Il faut savoir qu’à Hollywood dans les années 1910 – 1920, 50% des personnes qui sont en train de créer sont des femmes. Il faudrait aussi se demander comment et pourquoi ces noms ont disparu…

Pourquoi le female gaze semble-t-il si nouveau alors ?

Si un film abordait la réalité des femmes ou d’une minorité (personnes transgenres, LGBTQI+), l’histoire l’efface. Le nom d’Alice Guy, par exemple, a été éradiqué des livres de cinéma de son vivant, alors que son travail est essentiel : c’est la première personne qui comprend que le cinéma peut être utilisé pour autre chose, comme de la fiction, pendant que les frères Lumière sont en train de faire des documentaires. Peut-être qu’il y a aujourd’hui plus de female gaze, mais peut-être aussi que dans vingt ou trente ans, ces films et ces séries auront été effacés. C’est pour ça que le travail d’archive est très important. On est aussi tou.te.s le produit du male gaze, il faut réussir à le déconstruire pour réussir à raconter autre chose.

Le female gaze a-t-il évolué ces dernières années ?

Dans les séries le discours sur le plaisir féminin est de plus en plus complexe. On s’est beaucoup habitué à voir des scènes de sexe où il était inexistant, ou n’avait aucune valeur. Des femmes directrices de séries, comme Lena Dunham l’ont replacé au cœur de l’expérience féminine. Depuis 2010, on en voit de plus en plus.

La female gaze est-il là pour remplacer le male gaze ?

De manière historique, ces deux regards ont toujours coexisté. Mais le regard féminin est passé dans la contre-culture, parce qu’il a été dévalorisé, voire effacé. Je ne pense pas qu’il faille remplacer le regard masculin, mais il faut juste se rendre compte qu’il n’est pas neutre. Les différents regards sont là pour multiplier les représentations et les plaisirs, pas pour les réduire.

Qu’en est-il de la représentation des personnes LGBTQIA+ ?

C’est d’une violence terrible. Le male gaze est un regard qui fétichise les corps féminins. Par exemple dans beaucoup de scènes de sexe lesbien, la fétichisation des corps va être catastrophique. Encore plus pour les personnages trans. Ils et elles vont être filmé.e.s comme des monstres dans beaucoup de séries. C’est politique de les filmer d’une certaine manière, de réfléchir à l’éthique de la caméra et de la mise en scène. Il y a tellement peu de représentations de ces corps et de ces sexualités, que les créateurs de ces séries ont une vraie responsabilité.

Peut-on lier male gaze, slut shaming et harcèlement de rue ?

C’est toujours très difficile de trouver les liens de causes à effets entre la fiction et la vie réelle, parce qu’on n’a pas vraiment des moyens de le quantifier. Par contre on peut regarder des concepts de sociologie, tels que la « culture du viol », et voir leur impact. Quand les violences faites aux femmes sont banalisées, minimisées, ça envoie un message.

Je ne dis pas que regarder une scène de viol va nous transformer en violeur. Mais ne pas réussir à comprendre que c’est une agression, ça peut former un imaginaire. Et quand notre imaginaire est lié au fait qu’on puisse prendre du plaisir en dominant des corps féminins, sans réfléchir au consentement, sans réfléchir au désir, ça fait partie de la culture du viol. Réfléchir au consentement, ça passe aussi par l’analyse d’images, et l’analyse des images qui nous entourent.

Ce n’est pas anodin : la vague féministe MeToo est venue aussi d’un scandale de cinéma, l’affaire Weinstein.

Il faut bien comprendre que la domination masculine est un système, et que les violences faites aux femmes sont systémiques. Je ne sais pas s’il y a un lien de cause à effet. Mais en tous cas, le sexisme et la violence qui existent dans l’industrie du cinéma et la difficulté des victimes à être entendues, ça vient aussi de la représentation de ces violences, au cinéma et dans les séries.

C’est un problème global, sociétal, mais c’est très intéressant que ce soit avec Weinstein qu’on ait ouvert cette discussion. Ce qui rend les « affaires » fortes, c’est quand plusieurs victimes peuvent parler ensemble. C’est ce qui s’est passé pour Weinstein, c’est ce qui s’est passé pour MeToo. On observe que toutes ces voix de femmes créent un phénomène mondial. Et on voit bien qu’en France on est dans un autre système qu’aux Etats-Unis. La prise de parole d’Adèle Haenel, ou encore l’affaire Polanski, divisent la société française.

Finalement, existe-t-il un female gaze sur les corps masculins ?

C’est la question qui n’est pas réglée dans mon livre. Quelles sont les œuvres qui vont mettre en scène des expériences masculines et qui vont mettre en scène des héros ? Je trouve qu’on est toujours dans la performance et la représentation de la masculinité. En ce moment je regarde la série “Normal people” et j’ai l’impression d’avoir accès à ce que ressent le personnage, à ce qu’il ressent dans son corps, à son trouble. Ce sont ces œuvres qui m’intéressent le plus, celles qui donnent accès à une intériorité. Mais c’est l’histoire d’un autre livre, que j’espère quelqu’un d’autre écrira.


RÉFÉRENCES ET FAITS CITÉS PAR IRIS BREY :
* Fleabag : Dans une scène de cette série, nous sommes dans la tête du personnage principal pendant qu’elle a un rapport avec un homme. Elle nous explique ce qu’elle pense pendant le sexe, et ça n’a rien à voir avec le plaisir : elle pense à la manière de laquelle elle est perçue par son partenaire. C’est quelque chose de commun à beaucoup de femmes, mais c’est la première fois que c’est filmé de manière si explicite au cinéma.
* Girls montre pour l’une des premières fois une scène d’une femme qui s’épile les jambes, une réalité très rarement montrée au cinéma.
* Portrait de la jeune fille en feu ne compte presque pas d’homme dans le film. Il a fait relativement peu d’entrées en France, mais a cartonné aux USA. Histoires de société et de mentalité ?
* La série Pose met en avant des personnes transgenres et politise ainsi le travail de réalisateur.ice.
* Jane Campion (Réalisatrice néo-zélandaise) parle des caméras auxquelles elle avait accès. Les femmes ont moins de budget que les hommes, ont d’autres caméras, d’autres équipements, plus petits, plus légers. Donc on se rapproche des peaux, des visages, on est dans d’autres expériences. Il y a donc aussi un aspect financier qui va jouer sur cette manière de filmer les corps, et la distance à laquelle on va être.
* Sex and the City, dont le premier épisode est sorti en 1998, était la première série à mettre en avant la sexualité des femmes. Elle était produite par deux hommes gay. Un jour, un d’entre eux, qui voulait parler dans un épisode d’orgasme féminin, a demandé aux actrices de dessiner l’appareil génital féminin, parce que lui-même n’avait jamais fait l’amour avec une femme.

De: Marie-Alix Détrie et Jessica Martinez, le 15.05.2020

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