Newsletter #19 – Rencontre avec “Nos alliés les hommes”

Nos alliés les hommes - Newsletter féministe culot creative

 Cette semaine, dans la newsletter de Culot,

 Nous rencontrons Noëlla, la personne derrière le compte Nos Alliés Les Hommes.

Photo : @astorytotell pour Sororasie

NOS ALLIÉS LES HOMMES : Et si on arrêtait de laisser notre genre parler pour nous ?

Noëlla (iel/elle) est la personne derrière “Nos Alliés les hommes”, un compte instagram fait et pensé “pour les hommes cisgenres en déconstruction.” Lancé le 7 mai 2020, il rassemble à présent 23,6 k abonné.e.s. “Je ne suis pas sociologue, j’ai juste une envie de parler” explique la créateur.ice du compte. Dans chaque post, Noëlla développe une problématique sexiste et sociétale, qu’elle fasse actualité comme le règlement sexiste des écoles sur les vêtements des élèves, ou plus ancrées comme le slut shaming, les boys club et le mansplaining. Rencontre. 

 

Par Julia Sirieix et Marie-Alix Détrie, le 13.02.2021

Quel a été l’élément déclencheur qui t’a décidé.e à créer ce compte ? 

C’était sur un coup de tête, après une dispute sur facebook avec une personne qui a fait une blague sexiste, après laquelle il n’a pas compris pourquoi je lui en ai voulu. Il a dit que je faisais du mal au féminisme parce que je n’avais pas compris sa blague. Je l’ai aussi créé parce que j’avais beaucoup de colère en moi, suite à beaucoup de lectures et d’abonnements à des comptes instagram sur la thématique féministe. J’avais besoin d’écrire mon ressenti, mes réflexions, calmement, de les partager pour produire du dialogue.

 

Quel est le pourcentage d’hommes cisgenre parmi tes abonné.e.s ? On avait vu sur le compte @Deconstructionsmasculinités, un compte qui parle notamment de contraception dite “masculine”, que près de 80% de l’audience était “féminine”.

35% de mes abonné.e.s sont des hommes, ce qui est pas mal pour Instagram (NLDR: 56% des utilisateur.ices sont enregistré.e.s comme “femmes” sur le réseau social). C’est un réseau très utilisé par les femmes, je ne parle pas des personnes non-binaires comme elles ne sont pas visibles sur instagram. Dans l’idéal, j’aimerais arriver à 50-50.

 

En ce qui concerne ton audience d’hommes cisgenre, quels sont leurs comportements, leurs réactions face à ce que tu postes ? Est-ce que tu as beaucoup de questions en DM ? (ndlr : “direct message”, ou message privé)

Il y en a beaucoup qui observent, il y en a aussi qui m’écrivent. C’est très bienveillant, je n’ai pas eu un seul “mascu”, depuis la création du compte. (NDLR : les “masculinistes”, “mouvement pour la défense des droits des hommes, de leur indépendance et de leurs valeurs”.) Il y en a qui expriment tranquillement pourquoi ils ne sont pas d’accord, ou d’autres pourquoi ils le sont, mais je n’ai pas eu de réaction de colère. 

En message privé, j’ai beaucoup de questions personnelles, du type : “Il m’est arrivé ça, je ne sais pas comment réagir, est-ce que tu peux me donner des conseils ?” Je ne saurais pas donner un exemple en particulier mais ce qui me touche globalement dans les réactions, c’est l’honnêteté de la démarche. Ça donne de l’espoir de voir qu’ils vont chercher de l’aide. Car il y a aussi ça, dans les masculinités : ce côté “j’ai pas besoin d’aide, je ne vais pas demander conseil”. Le fait que des hommes cis le fassent, ça donne espoir.

 

Concrètement, pour les hommes qui se demandent comment faire pour être un bon allié à la cause féministe, que réponds-tu ? Quels sont les comportements à adopter ou à ne pas adopter en tant qu’homme cis, pour aider le combat féministe ?

C’est une question très large, je n’ai pas de réponse exacte. Écouter, prendre soin de l’autre, apprendre, communiquer aussi, parler, dire les choses, se renseigner par soi-même… Selon chaque sujet, il y a beaucoup de choses de spécifique à dire et je peux aussi rediriger vers des films ou des livres mais globalement, être à l’écoute est primordial. Ce qui est aussi nécessaire, c’est de savoir où est sa place selon les sujets et le contexte, et savoir la garder.

 

Tu publies aussi des paroles d’alliés, d’hommes cis qui te racontent leur parcours de déconstruction mais aussi leurs comportements passés. Est-ce que tu observes des schémas qui reviennent souvent dans leur parcours de déconstruction ? 

Ce compte me permet de me rendre compte à quel point chaque parcours, chaque déclic est différent. Souvent, comme ils ne sont jamais confrontés au sexisme directement, c’est en se rendant compte de ce que vivent les autres, leurs proches, que ça fait “tilt”. Mais globalement c’est très différent pour chacun. Certains ont leur déclic à 16 ans, d’autres plus tard, c’est aussi très générationnel… Il y a aussi des déclics à 60 ans, il n’est jamais trop tard. 

 

Tu as publié la phrase : “Si tu as honte, c’est que tu as compris”. Est-ce que tu veux bien la développer, expliquer ce que tu avais en tête en l’écrivant ? 

Chacun vit avec son passé, sa honte, sa culpabilité, c’est mon cas aussi. J’ai fait des choses qui ne sont pas OK. Une fois que l’on s’en rend compte, qu’est-ce qu’on en fait, comment on se pardonne, et qu’est-ce qu’on fait pour avancer ?

La honte ne vient jamais de nulle part. Ce sentiment permet de reconnaître ses privilèges. En tant que personne blanche, je peux avoir honte pour ma communauté, pour ce que les autres personnes blanches font. J’ai honte du gouvernement, des bavures policières, du passé colonial qu’on a, du racisme… La honte, la colère, la culpabilité, la tristesse, ça fait partie de ces sentiments dont on veut se débarrasser, qu’on ne veut pas nourrir. 

La question ensuite c’est : qu’est ce que j’en fais ? A un moment, c’est comme la colère qu’on amène avec nous en manifestation : on la prend, et on s’en sert. Ce que je voulais dire dans cette phrase, c’est qu’on peut prendre la honte et s’en servir comme d’un outil de lutte.

 

Tu parlais de l’importance de “savoir reconnaître où est sa place”, tout à l’heure, pour les hommes cis. Est-ce que tu donnes des outils en ce sens ? 

Le but de mon compte est de donner des clés dans la lutte et dans notre société. Toute la question est là : comment être à sa place, que ce soit au travail, dans la rue, etc… L’idée c’est d’arriver à se poser la question : “Où est-ce que je suis, et qu’est ce que je suis en train de faire?” 

J’en parlais récemment avec la créatrice de @Balancetonvinted, un compte instagram créé le mois dernier. Sur ce compte, des personnes dénoncent des messages sexistes qu’iels reçoivent d’autres clients sur la plateforme Vinted. (NDLR : une plateforme de vente d’habits d’occasion). Concrètement ici, quelqu’un qui se dit “Je suis sur vinted, je regarde des photos de fringues, je vais lui dire qu’elle est belle, la draguer et lui dire qu’elle a de beaux seins”, c’est quelqu’un qui n’est pas à sa place. Ni dans la lutte féministe, ni dans la vie plus généralement.

 

Dans ton post “Concerné”, tu expliques que tous les hommes sont concernés par le sexisme et qu’ils ont un vrai pouvoir de faire changer les choses dans leurs environnements, en confrontant leurs pair.e.s, en ne laissant pas passer des remarques ou des comportements problématiques et sexistes. Quels genres d’obstacles est-ce qu’ils rencontrent quand ils interviennent auprès de leurs amis, voire de leurs “boys club” pour certains ? (ndlr: Depuis plusieurs années, dans les médias anglophones ou francophones du Canada, la culture boys’ club est étudiée en tant que milieu favorisant la misogynie et le harcèlement moral ou sexuel envers les femmes ou les minorités, par des hommes en position de pouvoir.)


Les obstacles, ils les connaissent mieux que moi. Quand on est un homme cis en déconstruction, et je parle de ce que je ne vis pas directement parce que je suis une personne non-binaire en déconstruction, on se rend compte qu’il y a plusieurs problèmes. Et parmi eux, l’alliance des dominants, l’alliance des hommes cis qui sont dans leur jus de virilité à faire des blagues sexistes en huis clos. 
Mon frère était dans un groupe de potes, et il me racontait que “tout le temps, on faisait des blagues sur les meufs qui passaient, on respectait pas nos copines et on parlait mal d’elles. Mais quand tu réagis, c’est fou à quel point tu passes pour un gros con.” 

Et en effet, quand t’es un homme cis et que tu dis à tes potes “vous êtes des gros branleurs et j’ai pas envie de participer parce que ça me fout le seum”, tu casses l’ambiance ! T’es dans un moment de convivialité, on crache sur des meufs, c’est sensé être un moment sympa et tu dis “stop”. Même quand tu interviens, personne n’en parle, parce que personne n’a envie d’en parler. Pourtant c’est primordial qu’ils fassent ça. C’est à l’intérieur des problèmes qu’on peut créer des solutions, créer du dialogue. 

Après, il faut se demander : “est-ce que je préfère être droit avec moi-même et intervenir, que ce soit auprès d’un mec dans le métro, de mon pote, de mon boss ou de n’importe qui, ou alors ne rien dire de peur de passer pour le relou et avoir peur de ce qu’on va dire de moi ?” C’est clairement une question de priorités. 

 

Tu as lancé un “bingo de la masculinité positive”. Est-ce qu’il a bien fonctionné, et est-ce que tu peux expliquer le principe pour les gens qui ne connaissent pas ? 

Le but de ce bingo était d’expliquer ce qu’est la masculinité positive, et de donner des clefs pour soutenir la cause féministe, tout en étant un homme cis, non pas moins problématique. Il faut évidemment plus qu’un bingo pour qu’il y ait de réels déclics, mais des hommes ont joué le jeu et l’ont fait.

Un des bingos avait bien marché, c’était “je dénonce mon sexisme”. Les hommes devaient cocher ce qu’ils avaient fait, ça allait de “j’ai sifflé une meuf dans la rue” à “j’ai agressé quelqu’un”. Il avait été partagé un grand nombre de fois, mais dans un tweet, un mec avait coché toutes les cases et s’en était vanté. Il était super fier de ses violences. Je me suis dit, “non. Pour des victimes c’était insupportable de lire ça.” J’ai fini par le supprimer parce que ça devenait contre-productif. Ce bingo est toujours dispo, en message privé pour celleux qui le souhaitent.

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J’ai aussi envie de revenir avec toi sur la notion de “misandrie”. Sur ton compte, tu as publié deux articles sur le sujet, à deux mois d’intervalle, avec un avis radicalement différent sur la question. Peux-tu nous raconter l’évolution de ta pensée ?

J’ai lu, comme beaucoup, le livre “Moi les hommes je les déteste” de Pauline Harmange. Je ne me suis pas arrêtée au titre, j’ai adoré le contenu. A la première lecture, j’étais sur la même longueur d’ondes qu’elle. Elle définit le mot “misandrie” comme un sentiment de défiance envers les hommes, elle explique de quelle manière la misandrie peut nous sortir de la domination masculine. Elle dit que c’est normal que les personnes sexisées (NDLR : qui subissent le sexisme au quotidien) aient peur des hommes cis, qu’elles aient envie d’arrêter de les lire, et que c’est normal qu’elles développent ça tout en disant “j’ai un mec et je l’aime.” 

Au début, j’étais grave d’accord. Mais à un moment, je me suis rendue compte que quelque chose me gênait : c’était le grand écart entre le titre et le contenu du livre. 

Selon moi, ce titre est une espèce de buzz, il est provocateur. Elle ne les déteste pas du tout, les hommes, on comprend qu’elle les aime beaucoup et qu’elle en aime un en particulier, celui avec qui elle vit. Si tu es un homme cis et que tu lis ce livre, tu te sens banal, tu comprends pourquoi on a envie d’arrêter de lire des hommes cis, pourquoi on est méfiantes à leur égard. C’est pas du tout “misandre” en fait. 

Pauline Harmange écrit dans son livre que “misandrie et misogynie ne sont pas les deux faces d’une même médaille”. Je suis revenue sur l’étymologie de la misandrie. “Mis” c’est la haine, “andro” ou “gynie”, c’est homme ou femme. Donc, dans les deux cas, étymologiquement, c’est la haine de l’autre, du sexe opposé. A mes yeux, on ne peut pas valoriser la haine de l’autre. Je me suis dit que plein d’hommes n’auront pas envie de lire un livre qui est titré comme ça, et donc, ne le liront pas. Ils ne vont pas se dire “elle me déteste, donc je ne vais pas parler avec elle.” Alors que dans le livre il y a, certes de la colère mais elle n’est ni violente, ni méchante. J’ai alors relu l’ouvrage avec un autre regard, en me disant qu’au final, je ne suis pas d’accord. D’après moi, c’est pas en disant “je les déteste” qu’on va avancer, c’est contre-productif.

 

La misandrie, et ça a été mis en avant avec “Le Génie Lesbien” d’Alice Coffin, serait la défiance non pas envers chaque homme individuellement, mais envers les hommes comme groupe social. Du coup, que penses-tu de cette phrase, “le féminisme ne tue pas alors que le sexisme tue tous les jours” ?

Pour moi, on en revient toujours à la question de la binarité du genre. Il y a un groupe dominant. On a défini qui il domine et comment il domine, et, en effet, cela passe notamment par la violence. Ce qui est intéressant c’est qu’il n’y a pas un groupe qui prédomine l’autre par ses actions innées, ou des manières d’être en particulier. 

Il y a aussi des femmes très violentes, il y a toute une branche du féminisme qui revendique de la violence. La différence, c’est que ce n’est pas valorisé, et que quand elle est violente, on la met en prison. Alors que quand on est un mec, qu’on grandit en entendant qu’un mec c’est violent, on finit par être violent et à l’assumer.

Tant qu’on n’aura pas déconstruit notre rapport à la binarité, aux “hommes” et aux “femmes”, et aux cases dans lesquelles on nous enferme, on en sera toujours là. C’est ça, qui tue. C’est mettre dans des cases. C’est de dire à un petit garçon qu’il ne peut pas mettre la jupe rose qu’il adore. On nourrit nos propres violences. 

 

La plupart des contenus sur les masculinités sont encore créés par des femmes ou des personnes non binaires. On pense au podcast “Les couilles sur la table” de Victoire Tuaillon, par exemple. Pourquoi, d’après toi ? 

Il y a la chaine youtube “Phallodécentré” qui est super. Il y a aussi “Entre Mecs”, mais du coup, c’est quatre gars autour d’une table qui parlent entre eux. Donc c’est encore un boys club. En réalité, ça me pose problème. J’adore le fait qu’il y ait des mecs cis qui se posent des questions, mais du fait de n’être qu’entre eux, ils ont des discours qui ne sont pas entendables. Dans certains épisodes de “Entre Mecs”; j’ai entendu des réflexions qui n’allaient pas, qui m’ont fait grincer des dents.

Sur le tabou des règles, le sex shaming, le harcèlement de rue… Si tu n’as pas le regard dont tu as besoin pour comprendre ces problèmes, s’il n’y a personne pour te dire “c’est pas du tout ok”. Si tu es encore juste entre mecs, ça a ses limites. Ça crée de nouveau des boys club, mais cette fois-ci c’est des boys clubs d’alliés. 

Je ne veux pas clasher, on apprécie la démarche et le fait que vous vous posiez des questions ! Mais la question c’est “de quelle manière est-ce que vous le faites ?” Sur le dispositif, il y a un dysfonctionnement. On doit être ensemble pour parler de ces sujets-là. Il faut déconstruire la binarité hommes cis contre femmes cis, et aujourd’hui on est toujours dans ce débat. J’ai très envie de créer des groupes de discussion avec des hommes cis et pour des hommes cis, mais avec moi. 

 

Est-ce que ce travail autour de la binarité, c’est quelque chose sur laquelle tu as envie de travailler davantage, justement ?

J’ai commencé à écrire deux articles sur le genre, j’en prépare un troisième pour clôturer. De plus en plus, j’utilise le mot “sexisée” pour décrire les personnes qui subissent le sexisme, car les personnes qui le subissent ne sont pas que des femmes. Car à un moment, j’ai réalisé que j’étais toujours en train d’écrire des articles sur les hommes cis, les femmes cis, bien sûr en faisant des petits rappels sur la non binarité, mais que jamais je ne posais le sujet à plat pour définir ce problème.  

Le genre est central. C’est un nœud. On a besoin de défaire ce nœud. La violence des hommes est très liée au cliché de genre. Les hommes ne sont pas violents en soi, on leur apprend à être violent ; ensuite on les protège, le système est ainsi. Pour moi, on ne peut pas parler de tout cela sans parler de genre. 

Je me suis rendue compte qu’il y avait beaucoup de codes dans lesquels je ne me retrouvais pas forcément, qu’on avait décidé pour moi. A des moments j’ai envie d’être “girly”, à d’autres moments j’ai des comportements plus durs et plus cash qu’on va assimiler à de la masculinité, mais en fait ça n’est ni masculin ni féminin, c’est juste moi. Je pense qu’on a tou.te.s à gagner à jouer avec ces codes, à ne pas être enfermé.e.s dedans, à faire des aller-retours entre, à sortir de ces moments où notre genre parle pour nous.

Les recommandations de Noëlla :

“Ces oeuvres n’ont pas forcément de lien direct avec les masculinités, mais elles me touchent” 

“Incendies”, un film réalisé par Denis Villeneuve sur la recherche de ses origines.

Le travail du danseur Arthur Perole

Les BDs de Liv Strömquist

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