Newsletter #18 – Entretien avec @Sororasie : L’asioféminisme

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Cette semaine, Julia Sirieix nous fait plonger dans l’asioféminisme, avec Estelle, du webzine Sororasie

Photo : @astorytotell pour Sororasie

Entretien avec @Sororasie : L'asioféminisme

Le 17 avril 2020, le collectif « Sororasie » publie son premier post Instagram, en se présentant avec ces mots « As-tu déjà tapé “Réseau de femmes asiatiques” dans la barre de recherche Google ? On y trouve des articles sur des réseaux de prostitution et des sites de rencontres principalement ». Une énième recherche internet qui a motivé Estelle, 18 ans, d’origine Chinoise, à rejoindre Sororasie pour écrire des articles sur leur webzine. Un réseau d’entraide à destination des femmes et minorités de genre asiatiques, né de deux constats : un racisme anti-asiatique banalisé et l’absence de représentations des femmes asiatiques dans les mouvements féministes actuels. Rencontre.

Le 30.01.2021, par Julia Sirieix et Jessica Martinez

 

« Sororasie » est un webzine asio-féministe qui a pour but d’amplifier les voix des femmes et minorités de genre asiatique. Sur vos sites, vous parlez notamment d’« asio-féminisme », un terme qu’on entend encore très peu. Peux-tu nous le définir ?

La notion d’intersectionnalité est vraiment importante dans cette définition, car cela parle à la fois du fait d’être une femme et d’être une minorité asiatique, de manière non-indépendante. L’asio-féminisme n’est pas très médiatisé, ni représenté aujourd’hui. Son but est de déconstruire cette vision très occidentalisée de ce que veut dire « être asiatique ».

Quand je sors dans la rue par exemple, j’ai peur d’être accostée à la fois pour ma couleur de peau, et parce que je suis une femme. Cette crainte va jusqu’aux relations intimes et amoureuses : selon la vision occidentale, la femme asiatique serait un symbole de pureté, de finesse, de virginité. Si les hommes asiatiques sont perçus en Occident comme « dociles » dans le cadre du travail, nous, les femmes asiatiques, sommes perçues ainsi au travail mais aussi dans le cadre privé. Nous avons constamment cette pression, les conséquences psychologiques sont énormes.

On remarque aussi plus globalement que chaque pays occidental nous perçoit d’une façon différente en fonction de sa propre histoire. Par exemple si l’on tape « asiatique » dans le dictionnaire anglais Cambridge, on lira « la population indo-pakistanaise » (nldr: Asie du Sud). Si l’on se tourne vers un dictionnaire américain, on aura une énumération des ressortissants de l’Asie de l’Est. Il est important de prendre conscience de ces visions réductrices, erronées et de les déconstruire.

 

« Invisibles » ou « invisibilisation », sont des termes qui reviennent souvent sur le compte « Sororasie » pour parler du sentiment des personnes issues de l’immigration asiatique en Occident. Par quoi passe cette invisibilisation et comment se ressent-elle ?

Nous sommes vu‧e‧s comme la minorité « silencieuse ». Si vous tapez « minorité modèle » sur Google, les articles qui sortent parlent de personnes asiatiques ! Il y a cette idée, notamment en France, de pointer notre communauté en exemple en disant : « Regardez, ils ne se plaignent pas de racisme, eux ! » Ça crée des tensions entre les minorités.

Un épisode du podcast « Kiffe ta Race » met ça en lumière. L’ancien président Nicolas Sarkozy avait félicité la communauté asiatique pour son intégration (ndlr: le 16 février 2010, à l’occasion du Nouvel An chinois, Nicolas Sarkozy reçoit des représentants des communautés asiatiques de France à l’Elysée et prononce notamment ces mots “Vous qui êtes Français venus d’Asie (…) vous faites partie des forces vives dans notre pays.(…) Chacun dans votre domaine vous incarnez la valeur travail qui m’est chère et dont la réhabilitation est la condition d’une intégration pleinement réussie”.) Ce n’est pas tant une mise en valeur qu’une comparaison. On se sert de notre communauté pour mal parler d’autres minorités, surtout dans une société blanche patriarcale.

Aujourd’hui encore dans l’imaginaire de l’Amérique du Nord, les asiatiques sont ces personnes « intelligentes » qui font des études. Ça met une pression sur les épaules des personnes de cette minorité, et ça contribue aussi à forger ce mythe de la « minorité silencieuse, sérieuse, celle qui ne va pas se plaindre. »

Ce qui n’aide pas non plus, c’est que la plupart des représentations de personnes asiatiques dans les médias sont très souvent stéréotypées. On pense au personnage de Mulan, ou aux geishas par exemple. Nous n’avons pas cette représentation bien plus vaste qu’on peut voir dans les autres minorités. On va souvent représenter la femme asiatique comme très fine, au visage clair. Elle a toujours le même type de silhouette et de visage. Nous voulons montrer que les femmes de notre communauté sont bien plus diverses.

 

On observe une recrudescence du racisme asiatique avec la crise du coronavirus. Par exemple, à New York, le racisme anti-asiatique est plus fort qu’en 2019 : entre le 1er février 2020 et le 16 avril 2020, la municipalité a recensé cent-cinq incidents contre les Asiatiques, contre cinq lors de la même période l’année passée. C’est aussi l’une des raisons de la création de ce compte ?

On vit dans une société où l’on assiste à une montée de la Chine en tant que puissance mondiale, ce qui est vu d’un mauvais œil, notamment en France. En ce moment, avec la crise du Covid – identifiée pour la première fois dans une ville chinoise, Wuhan – une expression très similaire au « péril jaune » est ressortie. (nldr: « Le Courrier picard »  avait titré en Une « Alerte jaune » le 26 janvier 2020, pour parler du coronavirus en Chine; avant de finalement s’excuser). Alors que cette expression est particulièrement virulente et utilisée dans la propagande américaine pendant la Seconde Guerre mondiale. (ndlr : l’expression “péril jaune”, née à la fin du XIXe siècle, désigne la peur des Occidentaux que les peuples d’Asie les “surpassent” et gouvernent le monde. On retrouve cette expression au XXe siècle en Europe (Russie, France..) au moment de la montée des nationalismes et la concurrence des empires.)

En découle le fait que les personnes vues comme asiatiques sont perçues de manière néfaste, regardées de manière hostile. Il faut déconstruire cela via l’éducation. D’après moi, les réseaux sociaux ont un rôle immense à jouer là-dessus, pour renseigner et éduquer les gens.

 

Le collectif artistique « Sad Asian Girls Club », collectif de femmes vivant aux USA, parle notamment de la difficulté d’avoir une double culture. Est-ce que cette double culture pèse encore plus sur les épaules des femmes ?

C’est une question qui se pose pour toutes les personnes issues de minorités. Typiquement, quand je vais voir ma famille en Chine, on me dit : « Tu n’as pas la culture de tes parents, tu as la culture de ton pays natal ». A l’inverse, quand je suis en France, on me dit « Tu es trop Chinoise ».

Emmanuel Macron avait dit dans un discours (ndlr: le 1er avril 2017, en pleine course à l’élection présidentielle), « Quand je vois des Arméniens, des Comoriens, des Italiens, des Algériens, je vois quoi ? […] Je vois des Français ! » Personnellement ça m’a fait beaucoup de mal, car c’est très loin de la réalité. Quand je me réveille et que je me regarde dans le miroir, je vois une femme asiatique. La société française ne me renvoie pas le fait que je suis Française. On vit des agressions racistes, physiques ou verbales, qui font qu’on ne peut pas ressentir ça. La société nous renvoie l’idée qu’on est soit asiatique, soit européen – mais qu’on ne peut pas être les deux. On passe notre vie en quête d’identité, cette quête est épuisante.

 

Il y une autre nuance dans ce racisme, c’est la fétichisation sexuelle des femmes asiatiques. Tandis que les hommes asiatiques restent la catégorie qui est, selon une étude du site de rencontre OKCupid réalisée en 2014, la moins populaire sur les sites de rencontres. À l’inverse, les femmes asiatiques sont extrêmement exotisées et sexualisées. Et tout ça découle également de stéréotypes raciaux, ethniques.

Quand on regarde des sites pornographiques, les premières catégories sont souvent « femmes asiatiques ». Et celles-ci véhiculent des stéréotypes de « la femme asiatique » : elle est toujours représentée très flexible dans les relations physiques, très menue et avec un vagin étroit. C’est de la fétichisation, car on objectifie et on ne considère pas la personne telle qu’elle est, au-delà de son aspect physique – et encore, il s’agit là d’un aspect physique fantasmé.

Sur les sites de rencontre, on se retrouve souvent avec le même genre de phrases. On va te catégoriser : « oh je ne suis jamais sortie avec une Asiatique », ou encore « t’es trop belle pour une asiatique ». C’est un problème de manque de représentation, et des stéréotypes qui en découlent.

 

Comment travaille-t-on là-dessus avec le militantisme ?

C’est quelque chose qui commence chez soi. Avant j’avais une vision colonisatrice de moi-même. Je remercie les réseaux sociaux, car ils donnent accès à des informations, ils permettent une prise de conscience de ce regard biaisé et qui enferme. Un travail sur soi, puis une révélation à faire aux autres. Depuis, j’essaie de montrer cette prise de conscience à mon entourage, mais c’est parfois compliqué. Par exemple, récemment j’expliquais à un ami que le « fox eye pose », (ndlr : le fait de tirer les paupières vers l’extérieur)  était raciste. Il m’a répondu « Mais pas du tout ! ».

Or, si. Quand depuis tout‧e petit‧e, on utilise ça pour se moquer de toi et de toutes les personnes qui te ressemblent, mais qu’à la seconde où c’est un‧e influenceur‧euse blanc‧he qui le fait, ça devient « fashion ». Oui, c’est raciste. (ndlr : en 2020, de nombreuses célébrités ont publié des photos d’elleux avec des “fox eye poses”, prétendant que c’était une mode, déclenchant la colère des asioféministes) Ce sont des choses qu’il faut expliquer, qui demandent encore de la pédagogie.

 

Quels outils conseillerais-tu pour déconstruire ces stéréotypes ?

Il existe déjà des figures très fortes en France, mais pas assez médiatisées. Par exemple, la chanson de l’artiste Thérèse, « Chinoise », cite tous les clichés qu’elle a déjà entendus en France autour de ce terme, mais cette artiste est loin d’être encore assez écoutée.

La question de la représentativité est une étape, mais le changement passe aussi par une curiosité intellectuelle qui viendrait de l’intérieur. Par exemple, le fait d’aller chercher des informations concrètes si on se pose des questions sur telle ou telle culture.

En France, il existe une forme très problématique de « color blindness », une expression née du milieu militant anti-raciste pour parler des personnes ou nations prétendant ne pas « voir » les couleurs de peau. A mon sens au contraire il est important de parler de « race » pour pouvoir parler de racisme. Je parle de “race” au sens sociologique, pas biologique. En France, on n’ose pas dire ce mot, et pourtant on en a besoin pour parler des minorités. C’est important.

Puis il faut déconstruire, ou se ré-approprier les mots des colonisateurs. La communauté noire s’est appropriée des termes, on le voit avec le « “n” word » ou encore « black », (ndlr : ces termes étaient à l’origine des insultes racistes, mais sont aujourd’hui communément utilisées en interne, au sein des communautés noires). Je ne sais pas si nous sommes prêts à nous re-approprier le terme « jaune », mais peut-être qu’on devrait faire consensus dans la communauté sur cette question-là ?

Tes conseils culturels ?

Le livre  « Not your yellow fantasy », de Giboom Park

Mais si vous n’êtes pas motivé.e.s pour vous renseigner via la lecture, écoutez des podcasts ! C’est par leur biais que vous pouvez apprendre le plus de choses :

« Kiffe ta race », bien sûr, animé par Grace Ly et Rokhaya Diallo.

Le podcast de Sororasie, « Asiattitudes »

 

Culot aimerait, exceptionnellement, en ajouter deux :

A propos de l’instrumentalisation des personnes asiatiques dans le racisme, “Patriot Act” de Hasan Minhaj, saison 1 episode 1 sur Netflix

L’épisode 1 de la web-série “Ca reste entre nous” réalisé en partie par Grace Ly

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