Newsletter #16 : Misogynie banalisée, misandrie interdite.

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Cette semaine, Jessica Martinez se demande pourquoi, de Pauline Harmange à Alice Coffin, les essais misandres font couler autant d’encre.
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Photo : Jessica Martinez pour Culot Creative

 

Misogynie banalisée, misandrie interdite

Le 30 septembre 2020, deux ouvrages sortent en librairies le même jour. « Moi les hommes, je les déteste », de Pauline Harmange et « Le génie lesbien » d’Alice Coffin. Leur premier point commun ? Ils sont ouvertement « misandres » (« Qui éprouve du mépris, voire de la haine, pour le sexe masculin », d’après la définition qu’en donne le dictionnaire Larousse). Leur deuxième ? Leurs deux autrices vont être victimes d’un lynchage médiatique côté vie publique, et d’un cyber-harcèlement violent côté vie privée. L’essai féministe de Pauline Harmange est un instant menacé d’interdiction par un membre d’un Ministère, celui d’Alice Coffin se voit réduit à une simple phrase, sortie de son contexte. A peine lus, les deux ouvrages sont mis au rebus. Culot a lu leurs essais, interviewé ses deux autrices et breaking news : ils ne contiennent aucune incitation à la haine. Pourquoi ces deux essais ont-ils suscité un tel tollé ? Alors que la misogynie semble encore avoir de de beaux jours devant elle, pourquoi la misandrie fait-elle autant réagir ?

Jessica Martinez, le 04.01.2020

« Moi les hommes, je les déteste » paraît d’abord le 19 août 2020, dans la maison d’édition Monstrograph, créée par Martin Page et Coline Pierré. Sur leur site, le contenu de l’ouvrage est ainsi présenté : « Et si les femmes avaient de bonnes raisons de détester les hommes ? Et si la colère à l’égard des hommes était en réalité un chemin joyeux et émancipateur dès lors qu’on la laisse s’exprimer ? Dans ce court essai, Pauline Harmange défend la misandrie comme une manière de faire place à la sororité et à des relations bienveillantes et exigeantes ». Son autrice est bien consciente que le titre sera jugé par certain.e.s comme « provocateur », mais ne sait pas encore quel succès va connaître son essai féministe : en quinze jours, 2500 exemplaires sont vendus.  La maison d’édition indépendante fait savoir qu’elle ne peut pas assurer la cadence d’un tel tirage. Seuil annonce la réédition du livre sous sa bannière. C’est là que la machine s’emballe : le 31 août, Médiapart révèle dans un article que l’ouvrage est menacé d’interdiction par un délégué du Ministère à l’égalité femmes-hommes. Le ministère indiquera finalement qu’il s’agissait là d’une initiative personnelle, sans pour autant la désavouer. Le 1er octobre, la veille de l’entrée en librairie de son ouvrage, le portrait de Pauline Harmange est publié dans Libération. « C’est à partir de là que c’est devenu très compliqué. », nous explique l’autrice de vingt-six ans.

« Je savais que c’était un sujet sensible, mais je ne pensais pas que ça allait faire autant de bruit ». Sur ses différents réseaux sociaux, Pauline subit un cyber-harcèlement violent. « Uniquement en ligne, notamment parce que j’utilise un nom de plume. C’est très pernicieux, car ce n’est pas à la hauteur de la personne que je suis : je ne suis pas célèbre, je refuse beaucoup de sollicitations médiatiques. Donc je sais ne pas être sur les mêmes volumes et la violence que peut subir Alice Coffin par exemple. Pourtant ce cyber-harcèlement c’est depuis plusieurs mois, plusieurs messages tous les jours, qui vont de l’insulte sur mon physique à des menaces de viol et/ou de mort. C’est très violent ».

Également traduit en plusieurs langues* (*allemand, anglais, espagnol, norvégien et roumain), son essai de 86 pages lui attire aussi les foudres de lecteur.ice.s à l’étranger.  « En France c’est retombé au bout de deux mois. Mais ailleurs, ça continue. Là encore ça représente plusieurs messages par jour, notamment d’Allemagne et d’Espagne. »

Cachez cette misandrie que je ne saurais voir

À la même date est publié le premier livre de la journaliste Alice Coffin, « Le Génie Lesbien ». Au-delà des critiques et des menaces dont son autrice fait l’objet, la militante féministe est à cette même période renvoyée de l’Institut Catholique de Paris où elle donnait jusqu’à présent des cours de journalisme. À peine sorti, à peine (ou pas) lu, les critiques se cristallisent autour d’une phrase de son ouvrage. « Il ne suffit pas de nous entraider, il faut, à notre tour, les* éliminer (NDLR : *les hommes). De nos esprits, de nos images, de nos représentations ». Des propos jugés « dangereux et inquiétants » par la ministre de la Citoyenneté, Marlène Schiappa, le 9 octobre dernier sur Radio classique. « J’ai une divergence sur la solution à apporter aux inégalités entre les femmes et les hommes. Alice Coffin dit qu’il faut ‘éliminer’ les hommes du paysage. C’est une forme d’apartheid ce qu’elle réclame. Je suis évidemment opposée à ça. »

Voici la suite de la phrase rédigée par Alice Coffin dans « le Génie lesbien »: « Je ne lis plus les livres des hommes, je ne regarde plus leurs films, je n’écoute plus leurs musiques. (…) Les productions des hommes sont le prolongement d’un système de domination. Elles sont le système. L’art est une extension de l’imaginaire masculin. Ils ont déjà infesté mon esprit. Je me préserve en les évitant. Commençons ainsi. Plus tard, ils pourront revenir ». Quelques pages plus tôt, la militante a dressé un compte-rendu minutieux du manque criant de parité dans les lieux de pouvoir et les domaines des arts. Extraits choisis : « Interrogé pendant la campagne présidentielle de 2017, sur son futur choix de Premier ministre, Emmanuel Macron avait répondu : « Je choisirai le Premier ministre selon la compétence en espérant que cela soit une femme ». Ce fut un homme. Édouard Philippe. Pour la 22è fois dans l’Histoire de la Vème République. ». Autre extrait : « Le prix Goncourt a été attribué dans 90% des cas à un homme, 105 fois sur 117 ». Encore un : « Une seule réalisatrice a reçu la Palme d’or en 72 éditions : Jane Campion en 1993. Ne nous emballons pas : elle a été classée ex æquo avec un autre réalisateur. »

Interviewée en live sur notre compte Instagram en novembre, la co-fondatrice de l’AJL (Association des Journalistes LGBTQI+) revient sur les réactions à cette phrase, sortie de son contexte et relayée ainsi par la presse. « J’ai aussi été traitée de “Staline”, de “Pol Pot” par des journalistes et critiques très installé.e.s. Cette phrase a attrait à l’emprise patriarcale dans le domaine culturel, artistique, imaginaire. J’y développe la façon dont, dans un monde majoritairement rempli d’œuvres réalisées par des hommes, j’arrive à conserver et à préserver une part de mon esprit et de mon imaginaire. Ces réactions racontent les intenses résistances au mouvement féministe actuel, qui est précisément concentré, je crois, sur la question des imaginaires et la question des esprits. »

En pleine rédaction de cet article, un éditeur nous envoie un autre ouvrage misandre, venu du Canada « J’ai peur des hommes », écrit par l’écrivaine, artiste et femme trans racisée Vivek Shraya. Lorsque nous la contactons, l’autrice nous explique que malgré un accueil médiatique plutôt très enthousiaste (NDLR : « J’ai peur des hommes » a été nommé « meilleur livre » par une dizaine de médias outre-Atlantique), le simple titre de son essai/récit intime, a créé des raccourcis dans l’esprit de certaines personnes. « Même si la réception de mon livre a été plutôt très positive, je pense que le titre a été compris parfois comme « Je déteste les hommes » », nous écrit Vivek. « Ce n’est pas ce dont parle le livre. S’il parle d’une chose, c’est de ce que cela veut dire d’aimer et de désirer les hommes, en tant que personne queer, tout en étant en même temps effrayée par eux ». 

 « Plus on a une avancée récente pour les droits des femmes, […] plus le backlash est violent. »  

L’historienne féministe Florence Montreynaud explique ces réactions par deux éléments. « Dans ma vie d’écrivaine, j’ai souvent été interviewée en Belgique, en Suisse, au Québec, et c’est quand même incroyable, dans ces trois pays, les journalistes ont lu les livres. Quand on arrive de France on est très étonné.e.s. En France je crois qu’il y a ce côté « rapide » de l’événement, qui consiste à sortir les phrases de leur contexte, pour être les premiers à publier. Puis aujourd’hui avec les réseaux sociaux, l’incendie se déclenche très vite. » Autre raison invoquée par l’autrice de l’encyclopédie « Le XXe Siècle des femmes » : « Le fait qu’elles osent parler de misandrie, le fait qu’elles mettent ce mot-là dans le débat public, dérange. Alors que « misogynie » : le mot est banal, totalement admis, ça fait partie de la vie. Beaucoup plus grave : le « comportement misogyne » est totalement banalisé. Juste un exemple : on le voit avec l’émission « Les Grosses têtes », l’AJL (qui milite pour un traitement médiatique plus respectueux des minorités) a publié récemment une étude terrifiante : en un mois d’écoute, sur 2 160 minutes d’émission, l’association a relevé «159 propos sexistes, 66 séquences LGBTIphobes, 51 remarques racistes ». C’est un système français qui banalise, avalise la misogynie », poursuit l’historienne. « Mais si jamais on prétend faire l’inverse, oser parler de misandrie : alors là c’est un crime de lèse-majesté. Et quand j’emploie cette expression, je pèse mes mots, car je pense qu’il y a ici quelque chose de l’ordre du « roi » dans le machisme : dire que le roi est nu ou pire, dire qu’on le déteste, c’est se confronter à des « Mais comment ? Comment est-ce possible ? ». Car le roi est la référence unique ».

Et d’ajouter que le récent mouvement de libération de la parole des femmes engendré par #MeToo n’y est peut-être pas étranger : « Cela fait 50 ans que je suis engagée dans la lutte féministe. Ce que j’observe, c’est que plus on a une avancée récente pour les droits des femmes – c’est le cas depuis la révolution « metoo » – plus le backlash, c’est-à-dire la réaction en retour, est violente. »

Misogynie et misandrie, les faux antonymes

« Si on devenait toutes misandres, on pourrait former une grande et belle sarabande. On se rendrait compte (et ce serait peut-être un peu douloureux au début) qu’on n’a vraiment pas besoin des hommes. On pourrait, je crois, libérer un pouvoir insoupçonné : celui, en planant très loin au-dessus du regard des hommes et des exigences masculines, de nous révéler à nous-mêmes ». (Extrait de « Moi les hommes, je les déteste », Pauline Harmange).

Pendant notre interview, Pauline nous le répète : oui, elle est bien misandre. Une misandrie qui n’appelle pas à prendre les armes, mais à s’émanciper du regard des hommes. « J’ai constaté sur les réseaux sociaux que quand on est féministe, on exprime des faits impossibles à nier, malgré tout on se fait immédiatement traiter de misandre ».

« Ce titre, il est provocateur. Beaucoup de gens m’ont dit « ça ne donne pas envie de le lire », et ça me fait rire. Mon propos est de considérer qu’on puisse regrouper les hommes en un groupe social, qui bénéficie de privilèges. Et ce sont ces privilèges qu’il faut combattre. Il y a une réticence énorme à considérer « les hommes » comme un groupe social. En réponse on a droit à l’argumentaire « Not all men » (NDLR: “pas tous les hommes “). Mais il y a pourtant un système avec des opprimés et des oppresseurs, et c’est dur à reconnaître pour ces derniers. »

Ironie de cet accueil critique, « Moi les hommes, je les déteste », est à la fois une réflexion sur la misandrie, mais aussi sur sa perception : « Il semble qu’il soit toujours nécessaire de (se) rassurer, d’assurer en tous cas qu’on plaisante, et qu’on ne déteste pas vraiment les hommes. On marque ainsi le fossé qui sépare l’oppression systémique qu’est le patriarcat à la légère éraflure à l’égo que représente une insulte misandre ». Car l’un des enjeux de son essai féministe est de démontrer pourquoi « misogynie » et « misandrie » ne sont pas « deux faces de la même médaille ». « La misogynie, c’est une démarche d’oppresseur », développe Pauline lors de notre interview par téléphone. « C’est une atmosphère, une ambiance dont profitent tous les hommes au quotidien. On ne peut pas dire que la misandrie perpétue la même chose. Quand on dit qu’on déteste les hommes, on essaye de se défendre. En tant que personnes opprimées, par les hommes et le patriarcat en général. »

Dans son essai, l’autrice rappelle que la principale différence entre misandrie et misogynie, est que la seconde tue. « Il faut n’avoir jamais regardé autour de soi (…) pour nier en bloc les violences que subissent les femmes et qui sont, dans l’immense majorité des cas, perpétrés par des hommes. (…) En 2019, ce sont 149 femmes qui sont mortes assassinées par leur conjoint ou leur ex-conjoint. En 2018, 96% des personnes condamnées pour violences conjugales étaient des hommes et 99% des personnes condamnées pour violences sexuelles étaient des hommes ».

Pour expliquer la crispation autour de ces sorties littéraires, il faut aussi prendre conscience d’un autre élément selon l’historienne Florence Montreynaud : l’apparition récente du terme « misandrie ». « J’étudie le féminisme depuis 50 ans, et je ne l’ai vu employé qu’à propos de Valérie Solanas pour parler de « SCUM Manifesto » (NDLR : publié en 1967), son ouvrage de féminisme radical dans lequel elle écrit notamment « l’homme est une femme manquée ». Ce mot de misandre a été depuis très rarement employé. C’est seulement la publication des livres de ces deux féministes qui a introduit ce mot dans le débat public. » 

Les hommes qui lisaient des ouvrages misandres

« Je ne sais pas si la misandrie est « nécessaire », poursuit Pauline Harmange. « Ce que j‘ai envie d’exprimer, c’est que si on ressent des sentiments négatifs envers les hommes, c’est « ok ». La misandrie permet de se détacher de tout ce qu’on a appris : tel que le regard des hommes comme étant notre but ultime. On me dit souvent en guise de contre-argument : « On ne se maquille pas QUE pour le regard des hommes ». Oui, mais tous les standards appartiennent au regard masculin et au patriarcat. Là l’idée c’est de dire : je n’ai pas besoin des hommes pour me construire ».

Quand on demande à l’autrice de vingt-six ans si elle accepterait de publier son essai, en connaissant d’avance le cyber-harcèlement qui allait suivre, elle prend quelques secondes avant de nous répondre. « J’ai reçu beaucoup de messages de haine, mais j’ai aussi reçu beaucoup de messages positifs. Ça parle à des milliers de lectrices et c’est génial de participer à cette conversation-là. En revanche, si dès le départ on m’avait dit qu’il sortirait dans une grande maison d’édition, ça aurait été un autre bouquin. Mais je l’aurais écrit quand même ».

Florence Montreynaud a fondé « Chiennes de garde» en 1999, une association ayant pour but de défendre les femmes contre les insultes sexistes dans l’espace public, les médias ou encore la publicité. En 2011, elle a lancé « Zéromacho », un réseau international d’hommes contre le système prostitueur, qui s’engage aussi pour l’égalité femmes-hommes. « Nous organisons des sessions où des hommes discutent entre eux d’un sujet », nous explique Florence Montreynaud. « Il y a dix jours, ils ont parlé de misandrie. Il leur avait été demandé de lire “Le Génie Lesbien” d’Alice Coffin, et “Moi, les hommes, je les déteste” de Pauline Harmange, ou au moins l’un des deux. Ils étaient six hommes. L’échange a été riche, et voilà ce que m’en a transmis Fred Robert, porte-parole de Zéromacho, qui animait la rencontre.

« Ce qu’ils ont trouvé de positif dans ces livres, c’est qu’ils obligent les hommes à se décentrer. Ils ne sont pas habitués à se mettre à la place des femmes, et notamment lorsque celles-ci les poussent à se mettre en question. Le moment le plus intéressant a été lorsqu’ils ont été amenés à se replonger dans leur passé, à chercher dans leurs comportements ce qui aurait pu amener des femmes à devenir misandres. Après avoir lu les bouquins, ils ne les trouvaient pas si « agressifs », en tout cas, pas autant que ça aurait dû l’être. En conclusion de l’échange, ils se sont dit qu’il serait intéressant de proposer des week-ends Zéromacho où des hommes réfléchiraient ensemble à la façon d’éviter d’en arriver à provoquer la misandrie chez certaines femmes. Moi, je trouve ça extraordinaire ».

 « Le voilà l’effet de leurs livres ! », conclut Florence dans un sourire. « Pour peu qu’on les lise. »

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