Newsletter #10 : Décoloniser les désirs, avec Kali Sudhra

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Dans cette newsletter féministe de Culot,

Julia Sirieix vous emmène à Barcelone, à la rencontre de Kali Sudhra, actrice porno queer, éducatrice et activiste. Un entretien passionnant et touchant, qui mêle intime et politique.

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Photo à la une : Carmina

On discute porno avec Kali Sudhra 🔥

Kali Sudhra est une actrice et réalisatrice pornographique de Toronto, qui se définit elle-même comme queer, éducatrice et activiste. Depuis plusieurs années, elle consacre son travail à diversifier l’industrie pornographique en créant une tribune pour les personnes sous-représentées et/ou sur-fétichisées. Depuis son appartement de Barcelone en Espagne, elle nous a accordé un entretien pour parler de ses futurs projets de réalisation, mais aussi de la “décolonisation des désirs” et du racisme au sein de l’industrie pornographique. Un entretien intime et inspirant. 

Comment es-tu entrée dans le monde du travail du sexe ?

J’ai commencé à ressentir beaucoup de frustration dans les représentations des BIPOC (NDLR : “BIPOC” est l’acronyme de ”Black, Indigenous and People Of Color”. Il s’agit d’un terme militant anglophone que nous allons traduire dans le reste de l’interview par “personnes racisées”) dans la pornographie, de l’exotisation des corps racisés d’une manière qui ne montre pas leurs désirs et leurs complexités. J’ai eu tellement de problèmes avec le porno que je consommais quand j’étais jeune. Je ressentais qu’il n’y avait aucune liberté pour les personnes racisées d’exprimer qui iels étaient sexuellement. Je rejetais ces labels, je trouvais aussi vraiment bizarre la catégorie porno “interracial”. Finalement, je me suis juste dit que plutôt que de me plaindre, j’allais essayer de le faire moi-même. 

À ce moment-là de ma vie, j’étais libre de faire ce que je voulais et je me suis lancée. J’avais le désir de voir d’autres représentations et surtout des représentations justes ! Être capable d’exprimer ma sexualité de femme queer racisée face à la caméra, c’est très important pour moi, surtout que je n’ai pas eu de références de femmes d’Asie du Sud dans le porno en grandissant. Ça va sonner cliché mais j’ai toujours été un esprit libre et je suis arrivée dans le monde du porno avec cette ouverture d’esprit, prête à me plonger dans plein de choses différentes. 

Tu dis que le porno que tu consommais étant jeune t’a causé des problèmes. Comment les représentations dans le porno ont-elles influencé le début de ta vie sexuelle, la manière dont tu te voyais en tant qu’être sexué dans ta jeunesse ?

Manifestement, le porno que je consommais quand j’étais jeune, en dehors du fait que c’était du porno mainstream* (*NDLR : le porno mainstream est la pornographie produite et distribuée par de grands groupes de production, en comparaison avec la pornographie indépendante. La pornographie mainstream est la plupart du temps pensée par et pour le male gaze), m’imposait cette idée de ce qui était désirable. Évidemment, il s’agissait de femmes cisgenres, blanches et minces. Donc je ne connectais pas avec ces femmes, à qui je ne ressemblais absolument pas. De la même manière, je recherchais du porno queer intéressant – même si à l’époque je ne connaissais pas le mot “queer”, donc je recherchais du porno lesbien – et je tombais sur ces représentations stéréotypées, construites pour le male gaze, avec uniquement du “fem on fem” (NDLR : “fem” est un mot du vocabulaire de la communauté LGBT désignant une femme très féminine). Dans ma vie sexuelle privée, j’ai eu des expériences avec d’autres fems et c’est vraiment super et sexy, mais dans le porno mainstream c’est la seule vision qui nous est offerte. 

Donc je consommais tout cela, et j’avais l’impression qu’il n’y avait aucune place dans le porno pour des personnes comme moi. J’étais un peu excitée et en même temps je n’arrivais pas à embarquer dans ce qui passait, c’était si peu réaliste ! Et ça ne collait pas avec mes propres expériences ; Par exemple je n’ai jamais fait de session scissoring* (*NDLR : pratique sexuelle consistant à frotter les entrejambes l’un contre l’autre) de 45 minutes (rires) ! Tu sais, tu vois une femme déjà en train de hurler de plaisir alors qu’elle n’a même pas encore un doigt en elle, elle a à peine été touchée ! Pour moi ça créait de la frustration parce que mes expériences sexuelles étaient très différentes de ça. Mais ce que le porno ne montre pas ce sont les coulisses : les différents angles que tu dois faire, les différentes poses qui sont décidées au préalable… 

Durant le confinement, tu as co-réalisé ton premier film, “Rituals, intimate portrait of Kali Sudhra, pour X Confessions.

Oui ! Pendant la quarantaine j’ai été expulsée de mon appartement à Barcelone – ce qui est super illégal – et j’ai été accueillie par Aleix, un.e de mes ami.e.s avec qui j’ai travaillé chez Erika Lust. Au milieu du mois d’avril on s’est dit qu’il était temps de faire quelque chose parce que l’on commençait sérieusement à s’ennuyer. Aleix est photographe, éditeur.ice vidéo, iel a déjà travaillé en co-réalisation, iel est génial ! Nous avons donc décidé de co-réaliser un film. Aleix s’est occupé.e de filmer, prendre les photos, du montage et de la réalisation. Quant à moi, je me suis occupée de la réalisation, de la conception des décors, du maquillage et du stylisme.

J’adore les challenges, j’adore être créative et je souhaite vraiment faire plus de réalisation dans le futur. On a tourné dans notre appartement. J’ai eu l’idée de faire une sorte de portrait intime, parce que les gens me demandent toujours “Comment est ta vie chez toi ?” Je voulais les emmener au plus près de ma vie quotidienne, personnelle. Alors nous avons filmé ces petits segments, pour illustrer une journée dans ma vie, dont deux scènes de masturbation. Je parle beaucoup en voix off dans ce film, parce que je voulais vraiment partager avec le public la façon dont je me connecte à ma propre sexualité. Connaître mon corps, être intime avec moi-même, c’est la partie la plus importante de ma vie sexuelle. D’ailleurs le moment le plus intime de cette réalisation, ce ne sont pas les scènes de masturbation, mais celles où je n’ai pas de maquillage, ou encore le moment où je raconte un rêve très fort que j’ai fait à la fin du film. 

Avant l’épidémie de Covid-19, tu animais également des workshops. 

Tout à fait, sur les thématiques du squirt (NDLR : éjaculation féminine). Tous les workshops que j’ai animés ont été vraiment drôles à faire pour moi. Déjà, au début, on parlait avec les participant.e.s du consentement et de l’importance du consentement lorsque l’on touche quelqu’un (sexuellement ou pas). Iels étaient ouvert.e.s à tout, c’était très important pour moi de créer un espace sécuritaire pour tou.te.s, notamment les FLINT (NDLR : FLINT est l’acronyme de Femme, Intersexe, Non Binaire, Trans), je ne féminise pas la vulve, car toutes les femmes n’ont pas de vulve ! Il y a beaucoup de transphobie dans le monde de l’éducation sexuelle et c’est en partie mon travail de la déconstruire. 

Il y avait une partie théorique autour du stigmate entourant cette pratique, de son histoire, de la technique en elle-même. Ensuite, après une pause, on faisait une masturbation guidée, comme une méditation guidée. En revanche, ce n’est pas ce qu’on s’imagine, on ne se met pas tous.tes en cercle, jambes écartées à squirter tous.tes en même temps (rires) ! La partie pratique du workshop est toujours optionnelle, les personnes présentes peuvent s’en aller à tout moment.

Ce qui était très intéressant avec ces workshops : il y avait tous les âges. Ensuite, même s’ils portaient sur la sexualité, ils n’étaient pas “sexuels” en soi. Je veillais à expliquer exactement ce qui allait se passer pour que les gens puissent être à l’aise tout du long. En fait, je fais souvent une analogie avec un cours de yoga, qui ressemble à ça : “Chacun.e va être avec ses pensées, dans son espace de la pièce, personne ne va vous voir nu.e. parce que je tamiserai les lumières, mettrai de la musique, et je vous expliquerai étape par étape ce qu’il faut faire pour appliquer la théorie”. Quand les personnes avaient besoin d’aide – car trouver sa zone G avec les mains peut être compliqué – je pouvais venir les aider en mettant des gants en plastique et en leur montrant avec mes doigts où trouver cette zone, où les guider avec leur propre main. Encore une fois, il n’y avait rien de sexuel : je ne les doigtais pas jusqu’à ce qu’iels viennent, c’était simplement une aide pour trouver le bon endroit. 

Depuis le confinement j’anime également des workshops en ligne en collaboration avec Linda Porn, autour de la colonisation, du travail du sexe et du racisme au sein de l’industrie du porno. Ces workshops sont basés sur “Putas Migras”, un livre que nous avons co-écrit avec Linda Porn et Nina. 

C’est une excellente transition car je souhaitais justement que tu me parles de ce stigmate colonial et de la manière dont cela influence le travail du sexe et la performance pornographique ? 

La colonisation a affecté beaucoup d’aspects de notre sexualité et de nos standards de beauté. En ce qui me concerne, étant d’origine indienne, je parle plutôt de l’impact de la colonisation britannique en Inde, où il existe un tabou immense autour du sexe. J’ai souvent des retours de femmes d’Asie du Sud qui me lisent et qui me disent que c’est génial que je parle de sexualité et de pornographie. Pourtant on pourrait penser qu’un pays comme l’Inde y serait très ouvert : ce sont les inventeurs de choses merveilleuses comme le Kama Sutra et le sexe tantrique. Donc, j’explique que s’il y a autant de stigamtisation du sexe pour les personnes racisées et spéficiquement les femmes d’Asie du Sud, c’est parce que les Britanniques ont forcé l’idéal victorien sur ces populations pendant la colonisation, qui disait que le sexe doit se passer entre un homme et une femme, uniquement dans le mariage. Cet idéal est vraiment omniprésent et enraciné dans la culture indienne. 

En plus, il y a des dieux et des déesses queer dans la mythologie indienne, mais on n’en parle jamais car ce sont des parties de la culture qui ont été bannies et interdites pendant le règne Britannique. L’Inde et de nombreuses sociétés partagent des perspectives très similaires sur l’homosexualité, le mariage, la sexualité. Et ce n’est pas parce que ces cultures étaient homophobes ou avaient une vision traditionnaliste de la sexualité. Cela vient de l’influence Britannique qui a imposé ses normes sociales pendant des siècles. D’ailleurs, la “queerness” n’est pas une invention blanche : est-ce qu’ils ont entendu parlé de Shiva et de l’Ardhanarishvara ? (NDLR : dans l’hindouisme, une épithète de Shiva représentée sous la forme androgyne. Cette image symbolise l’ambivalence de la nature divine, féminine et masculine à la fois, ni homme ni femme, car à l’origine de toute chose, transcendant les distinctions de genre) De la fluidité du genre non plus a priori :  car le troisième genre existe en Hindou depuis le 16ème siècle. 

Je pense que l’on vit un moment où l’on peut le reconnaître, en parler et changer enfin tout ça. La jeunesse fait un gros travail dans ces régions pour décoloniser nos sexualités, nos désirs. Une grande partie du travail que je souhaite faire, davantage que simplement créer du porno, c’est d’ouvrir ces grandes discussions sur la décolonisation de nos désirs, les impacts de la colonisation sur ma propre sexualité et ma perception de mon corps. 

Est-ce que tu as l’impression que tu réussis à faire cela dans ton travail de performeuse, avec Erika Lust par exemple ? 

C’est impossible de faire ce travail de décolonisation de la sexualité si c‘est une personne blanche qui dirige la réalisation et le récit. De la même manière qu’il est impossible pour moi de démanteler la transphobie en tant que femme cisgenre si je dirigeais des acteur.ice.s trans en racontant à leur place leurs récits, leurs histoires. Ça serait juste faire l’occupation d’un espace qui n’est pas le mien. 

J’ai vraiment l’impression que c’est impossible de faire ce travail quand l’industrie du porno est si blanche, que la plupart des récits racontés proviennent de personnes blanches. Un réalisateur blanc peut décider de faire un film avec de la diversité dans la distribution. Mais si derrière la caméra l’équipe (le.la réalisateur.ice, directeur.ice de la photographie, caméraman ou camérawoman, monteur.euse, etc…) sont tou.te.s des personnes blanches, qu’est-ce qui se traduit à l’image ? Quel récit peuvent-ils réellement transmettre ? Qu’est-ce qui reste au montage, qu’est-ce qui saute ? Si toutes les personnes en charge de la production sont blanches, comment on décolonise le désir et les stéréotypes de beauté quand il n’y aucune représentation de diversité derrière la caméra ? Mettre des personnes racisées en face de la caméra, ce n’est pas suffisant. Le porno anti-sexiste et anti-raciste, ça ne marche pas comme ça, surtout lorsque nous, personnes racisées, ne pouvons pas raconter nos propres histoires. 

Le fait, pour toi, de passer à la réalisation dans le futur, serait donc un moyen de prendre cet espace, et raconter ta propre histoire ?

Exactement ! C’est pour cela que co-réaliser “Rituals, intimate portrait of Kali Sudhra, être capable de décider comment je souhaitais me représenter a été pour moi la plus grande des libérations. Pourtant, même avec ce pouvoir, j’ai tout de même eu des difficultés parce que j’avais toutes ces idées coincées en moi : comment je dois agir face à la caméra, qu’est-ce que je dois faire pour être légitime, etc. ? Mais je suis sûre qu’avec plus d’expériences de réalisation dans le futur, je serai capable de creuser plus loin et de créer plus de récits. 

Co-réaliser ce film a tout de même été très intéressant, parce que je pouvais décider de ce que je voulais faire. J’ai fait mon maquillage et ma coiffure pour la majorité du tournage et quand on y pense, on n’a même pas ce contrôle sur le tournage d’un film normalement. Tout est décidé pour toi : ton maquillage, quelle lingerie tu vas porter, etc. Dans ce sens, on t’enlève ton autonomie car c’est une autre personne qui décide de ce qui te va bien, même si ça ne te fait pas te sentir bien toi-même. 

J’ai un souvenir d’un tournage de film : j’avais dis à la maquilleuse plus d’une fois que je me sentais vraiment mal avec ce à quoi elle me faisait ressembler. Elle m’a simplement répondu: “C’est ce que veut le réalisateur”. C’était la première fois qu’au visionnage d’un film que j’avais tourné, je me sentais dissociée de mon image, tout ce que je ressentais c’était: “Ce n’est pas moi !” J’ai de nouveau eu l’impression d’être dans cette cage où je ne pouvais décider de rien. Et cette image va rester avec moi pour le reste de ma vie, je ne peux pas l’effacer d’internet et c’est quelque chose qui me met extrêmement mal à l’aise. 

Quelle est la chose la plus importante que tu souhaites transmettre dans ton travail, présent et futur ? 

Personnellement, j’aimerai montrer plus de vulnérabilité face à la caméra. Peut-être que ce n’est pas vraiment ce que les gens veulent voir dans le cadre de la pornographie, mais je pense que ce sont des moments magnifiques qu’il est nécessaire de montrer. 

J’ai notamment fait un film avec des amis, “The Kitchen Talk”, et ce n’est pas un porno d’ailleurs. C’était juste après le tournage d’un porno. Je suis partie dans la cuisine pour m’échapper en quelque sorte, parce qu’il y avait tellement de magnifiques personnes racisées sur ce tournage que j’ai été submergée par l’émotion. Je me suis assise dans la cuisine et j’ai commencé à pleurer. Un de mes amis est venu me rejoindre, tout les autres acteur.ice.s ont migré vers la cuisine et il y a eu ce moment très intime où on pleurait tou.te.s devant la caméra. On s’est tous mis à discuter de ce qu’on ressentait dans notre jeunesse, le fait qu’on n’avait pas l’impression d’avoir de la valeur ou d’être assez désirables, à cause de l’impact du racisme. Même si ce n’était pas intentionnel, on a créé quelque chose à ce moment-là qui était si vulnérable et pertinent, qu’il pouvait permettre à d’autres personnes racisées de s’identifier. Si j’avais pu voir un film comme cela quand j’étais jeune, waouh ! Ça aurait changé tellement de choses pour moi, voir des gens pleurer en face de la caméra en racontant leurs complexes et la manière dont le racisme a affecté leur sexualité. 

C’est le genre de sentiments que je veux installer dans ma pornographie. Également pour montrer tout le spectre des choses qui peuvent arriver pendant le sexe. Pas seulement la vulnérabilité d’ailleurs. Par exemple, je suis quelqu’un qui rit beaucoup pendant le sexe et je n’ai pas l’impression que c’est représenté dans le porno. Donc je voudrais être capable de montrer toute cette palette d’émotions dans mon travail, de créer quelque chose auquel les gens peuvent s’identifier. 

De: Julia Sirieix, le 18.09.2020
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