Celles qui ont répondu à la violence par la violence – Entretien avec Irenevrose

Irene au festival empow'her à propos de la " violence " des féministes

Photo © Empow’Her

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Un samedi sur deux, on t’emmène à la rencontre d’une nouvelle thématique liée au combat féministe. Cette fois-ci, Jessica Martinez interroge Irene, l’autrice de “La terreur féministe”. 
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Entretien avec Irene, autrice de « La terreur féministe »

Membre des colleuses féministes depuis les toutes premières affiches, Irene – à prononcer “Iréné” – se fait, pour la première fois, remarquer en février 2019, lorsqu’elle passe une journée complète dans Paris sans protection hygiénique pendant une journée de règles pour dénoncer la précarité menstruelle. Par ailleurs étudiante en arts plastiques et militante en ligne, elle est aujourd’hui également autrice. Dans son essai “La Terreur Féministe”, elle cite la célèbre phrase : “Le machisme tue tous les jours, le féminisme n’a jamais tué personne”. Sauf qu’à cette affirmation, Irene répond que si, le féminisme a déjà tué. La militante franco-espagnole dresse une galerie de portraits de femmes qui, faute d’alternatives, ont répondu à la violence par la violence. Rencontre.

Par Jessica Martinez et Julia Sirieix, le 9.10.2021

Au début de ton ouvrage, tu cites le titre d’un numéro de Valeurs Actuelles (de mai 2019) qui avait titré “La nouvelle terreur féministe” pour parler des revendications pacifistes des militantes féministes en France. Pourquoi le féminisme fait peur à certain.e.s, jusqu’à le qualifier de “terreur”?
 

Le projet c’est que le monde change. Il ne faut pas avoir peur de le dire : on veut littéralement détruire le monde tel qu’on le connaît. C’est donc normal que cela dérange, c’est normal que cela fasse peur. 
 

Il y en a qui perdent beaucoup de temps à essayer de rassurer les hommes cis, à leur dire que leur vie ne va pas changer, mais bien sûr que si ! On veut changer les choses, on veut leur enlever leurs privilèges. C’est pourquoi le féminisme est souvent qualifié de « violent », de « terreur », « d’extrémiste », etc. C’est tout simplement pour essayer de le dé-qualifier, de le dénigrer. Au lieu d’accepter le fait que le patriarcat est violent et que nous subissons des violences, c’est plus facile de dire « Mais non, ce sont les féministes qui sont méchantes. Regardez comment elles sont folles ! ». Le but, c’est de dépolitiser le débat.

 

Tu cites dans ton ouvrage la phrase de la militante et journaliste Benoîte Groult : “le machisme tue tous les jours, le féminisme n’a jamais tué personne.” Sauf que tu as fait des recherches pour savoir si les femmes avaient déjà réagi de manière violente à la violence qu’elles subissent, la réponse est oui. Peux-tu nous citer la ou les femmes dont tu dresses un portrait dans ton livre et qui t’ont le plus marquée ?

En effet. On a aussi tendance à dire que le féminisme est le mouvement le plus pacifique de l’Histoire. On en fait même une fierté, d’ailleurs. Alors qu’historiquement, beaucoup de femmes se sont défendues face à la misogynie et aux violences sexistes de manière violente. Non pas parce qu’elles en avaient envie ou parce que ça leur faisait plaisir de casser la gueule à un mec, mais simplement parce qu’ elles n’avaient pas le choix. Pour moi, il est important de remettre en cause ces croyances, parce qu’elles ont tendance à stigmatiser les femmes qui se sont défendues.

Parmi les histoires qui m’ont le plus marquées, il y a celle de Maria Del Carmen Garcia, qui a tué le violeur de sa fille (NDLR : en 2005, à Alicante en Espagne). Il a violé sa fille quand elle était enfant, et quelques années après, sorti de prison, la première chose qu’il a fait c’est d’aller se moquer de sa victime, en allant demander à sa mère « Comment vont vos filles ? ». Maria Del Carmen Garcia est allée chercher un bidon d’essence, le lui a versé dessus et elle l’a brûlé vif. Évidemment on peut dire que c’est extrême. Mais violer une enfant et revenir se moquer auprès de sa famille, je trouve ça également extrême. L’autre personne qui m’a le plus marquée est celle qui se fait appeler “Diana” et qui, à Ciudad Juarez en 2012 (NDLR : ville mexicaine, frontière avec l’Etat américain du Texas), a tué deux chauffeurs de bus, accusés de viols sur des ouvrières. Ciudad Juarez est la ville où il y a le plus de féminicide au monde, et ce sont souvent les femmes qui travaillent là-bas, les ouvrières notamment qui, quand elles sortent tard de leur travail, sont agressées. Souvent par des chauffeurs de bus, ou des membres de l’autorité. Les femmes là-bas disparaissent et réapparaissent quelques jours plus tard, dans le désert, au milieu de la route. Ou plus jamais. Personne ne fait rien face à cela, et Diana a tué deux chauffeurs de bus qu’elle accusait de viols. 

Est-ce extrême d’en arriver là ? Bien sûr. Et en même temps, on sait que des centaines de femmes sont mortes dans cette ville-là en l’espace de 20 ans.

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